La pensée analogique est un usage obsessionnel des correspondances entre toutes choses pour mettre de l’ordre dans le chaos ambiant. 
Très longtemps décriée (en occident) comme la logique des idiots, du populo pas très fin, des sauvages à christianiser, des sorcières à brûler et aussi des poètes. Elle fait l’objet d’un regain d’intérêt depuis qu’on se rend compte que la science occidentale a en partie engendré des énormes conneries.
Depuis que le monde a basculé dans une catastrophe sans précédent (2020 : l’an 0 du Covid-19), à ODIL nous assumons radicalement notre pensée analogique. 
Plus rien ne peut nous faire reculer : on partira d’ici, on décrira les petits faits de nos vies, on comparera sans vergogne et on tirera des conclusions de haut-vol à notre manière. On s’engagera sur des sentiers impraticables, vertigineux et subversifs. On n’en a rien à foutre !

Les maths, ça pourrait être comme la liberté et les Répliquants de Blade Runner

C’est hors de question de revoir le fils de ma copine aussi déprimé que l’autre jour, quand on était en visio. C’était pas tant l’épidémie, ni le fait d’être enfermé, non, c’était son satané exercice de maths. J’avais jamais vu un gamin si désespéré…
Sa mère lui faisait faire un exercice de géométrie, des carrés et des rectangles, il fallait apprendre comment tracer les diagonales. Et lui, le rectangle, ça lui faisait penser à la table puis au carrelage de la cuisine, et à l’enveloppe reçue de sa grand-mère, ça lui rappelait aussi vaguement un poisson, le corps d’une chauve-souris et du possible héros mimétique qui pourrait nous sauver. Et aussi que les gens sont des patates quand même, ils feraient mieux de bouffer autre chose que des donuts et des chauves-souris!


Le Covid, il existe parce que les gens font n’importe quoi, ils mangent des donuts et des chauves-souris, c’est des patates !

Alors, tracer la diagonale, aucun intérêt, franchement !
J’ai repensé à la fille de mon pote qui s’énerve à chaque fois qu’on lui dit: « tu vois ça, c’est ta jambe, et ça, c’est ma jambe, c’est pareil ». Elle se fâche et personne ne comprend… Moi, je sais très bien que sa jambe à elle, c’est pas la même que la jambe de quelqu’un d’autre. Et que tirer la conclusion que ma jambe et ta jambe, ce sont deux jambes, ben d’un certain point de vue, c’est inadmissible et ça insulte mon intelligence.

First analogy : moi, l’école, l’état et la colonisation de l’imaginaire 

Quand j’étais petite, à 6 ans, j’ai pris une claque. Je ne comprenais pas le principe de l’adulte qui a tous les pouvoirs face au groupe des petits qui doivent obéir.  Ni le principe de recopier des mots, ça sert à rien les mots si c’est pas dans une phrase, ou alors avec un dessin…
Recopier un mot entre des lignes : non franchement aucun intérêt. 

J’aimais bien les histoires dans le livre de lecture. Mais j’aimais mieux quand l’adulte lisait. Et elle ne voulait jamais lire, elle nous faisait bégayer des syllabes, “le…le chhh… chhhat…” pfff voilà ! Bousillé l’histoire… Encore heureux qu’il y avait des dessins. 
Cette femme-là, l’adulte aux pleins pouvoirs, me rendait transparente, jour après jour. J’attendais l’effacement total pour être tranquille. Ça irrite un peu quand on nous efface, mais c’est supportable, on se laisse bien faire, on s’habitue. Du coup l’humiliation est moins dérangeante, puisqu’on va bientôt disparaître. 

Et puis la maltraitance est une épine, on attend qu’elle sorte, ça passera, faut faire avec en attendant… À 6 ans déjà on nous a inculqué ce genre de conneries dans l’inconscient.
L’enfant à côté de moi me faisait mal, tout le temps, je ne comprenais pas. Ça passerait. Mais le truc, c’est qu’il était le premier de la classe. Et qu’à chaque fois que je me plaignais, la dictatutrice me disputait. J’ai vite compris que le coupable, du point de vue du dictateur adulte, ça ne serait jamais lui. Là, j’ai réagi. 

Le goût de l’injustice à peine entré dans ma gorge m’est devenu intolérable. J’ai tout recraché, j’ai dit stop, j’ai dit qu’ils iraient se faire voir avec leurs mots entre les lignes et leurs histoires pourries. Je ferais la grève jusqu’à ce qu’on me change de place.
Le dictateur n’a pas voulu m’écouter. J’en réfèrerais donc à l’autorité suprême sur cette terre, mon père.
Le lendemain, j’ai été placée à côté d’un petit garçon trop gentil, trop mignon, trop doux. Je décidai donc de ne plus disparaître.
Je lui offris mon super beau tigre en plastique pour le remercier.
Les vacances sont arrivées. Mon père m’a dit que je ferai mon armée cet été là. Je rattraperai l’année perdue en deux mois, je travaillerai pour lui. J’ai répondu, papa tu peux me faire confiance, je vais tous les déboîter. 
L’enfant-soldat était née !

Enfant-soldat en Ouganda, 2015

First disruption : se libérer

Alors je suis allée au bout du bout de l’école. J’ai continué jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de classe au dessus. Pour ne plus jamais me retrouver sous la dictature de quelqu’un d’autre qui en saurait plus que moi.
Le savoir permet de s’orienter, provisoirement, dans la pensée. Mais aucune boussole n’indique une direction, elle donne juste des repères dans l’espace. 

Ce n’est pas à l’école qu’on se libère, mais dans les luttes pour ce qu’on estime être juste.


Oh ! C’te galère, tout était dur, j’étais lente, du coup, j’ai dû passer mon temps à aiguiser mes armes, à m’associer aux cancres parce qu’ils me ressemblaient dans le fond, tout en mimant les premiers de la classe pour pas me faire prendre en grippe, à lutter contre ceux qui voulaient me mettre en boîte, ceux qui écrasaient les autres, les règles complètement insupportables braillées contre le bon sens :
« il est IN-TER-DIT de venir sous le préau quand il pleut !”…

Un peu de tout ça est entré en moi.


Je n’aimais pas les maths, c’était une matière vide pour moi. J’ai compensé par une plongée en apnée dans quelque-chose qui n’avait pas de sens…
Un peu de tout ça est entré en moi.

Je suis devenue chercheure, docteure en ethnologie. J’ai appris que partout dans le monde, il y a des peuples entiers qui pensent comme le gamin de ma copine, la gamine de mon copain, et comme moi. 

Un quart de la planète considère que chaque entité est absolument unique. Que tout est relié par des liens invisibles mais concrets, cachés dans des images en sur-impression qui projettent au quotidien des visions dans leur tête (si vous avez pas compris, c’est que vous en n’êtes pas). Ces personnes, ces peuples, n’utilisent pas l’abstraction, mais l’analogie. En Inde, en Chine, dans beaucoup de peuples amérindiens, mais aussi en Europe jusqu’au Moyen-Âge, les humains pratiquent l’analogisme. Ils vivent dans un monde infini, où chaque être est irremplaçable et forcément différent des autres, il faut essayer de relier par affinités et ressemblances ces êtres pour rendre le monde intelligible. Dans ce rapport au monde, on ne fait pas de catégories plantes/animaux/humains/minéraux, on fait autrement : table/carrelage de la cuisine/enveloppe/poisson pané/corps de chauve-souris/héros/donuts/patate, par exemple. 

Avant d’être colonisés, les penseurs analogistes ne peuvent pas adhérer aux principes du capitalisme, parce que pour eux, rien ne vaut la même chose, il y a autant d’échelles de valeur que d’objets. Ça fait un tas « d’anticapitalistes profonds », qui ne l’ont pas choisi par posture ou par idéologie, mais qui le sont par inaptitude. D’ailleurs, ils se font toujours arnaquer !

Dans ce rapport au réel, la différence et les liens sont les qualités primordiales et consubstantielles au monde.

Aller plus loin

Trailer d’un documentaire sur la pensée Philippe Descola
  • Le musée de l’école de Montceau-les-Mines conserve tous les documents pour comprendre comment l’école s’est instituée par la violence typique de l’état : l’imposition de la norme.
    Patrick Pluchot et les historiens amateurs de l’association expliquent comment l’école républicaine, instituée dans les années 1880, fut un outil « aux mains du pouvoir politique » : l’objectif premier est d’unifier la nation, en inculquant la supériorité de la patrie sur les individus, la pensée logique comme étant la seule valable, les connaissances normées par l’état comme étant les seules tolérées. 
    Ben alors quoi, vous n’avez pas lu l’article sur ODIL, vous vous êtes dit que ça ne vous intéressait pas… Ben allez voir quand même :
    https://odil.tv/le-musee-de-lecole-un-temoin-cle-de-lhistoire-locale-son-role-dans-celle-du-bassin-minier-avec-patrick-pluchot/ 
    Et prenez un petit moment pour vous balader dans le blog du musée et faites une visite virtuelle, ou découvrez les archives :
    https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com 

Et les maths dans tout ça?

Chaque poupée Katcina représente pour le peuple Hopi une catégorie qui agglomère une qualité du monde
Gaston Chaissac est considéré comme l’idiot du village (à Villapourçon dans le Morvan) jusqu’à ce que Dubuffet le remarque, il devient alors l’un des grands artistes de l’Art brut en France.

Vous êtes peut-être en train de comprendre le problème. On dit : il y a ceux qui sont bons en maths et il y a les autres. Et ben, je change l’énoncé : 

  • il y a ceux qui savent trier et ranger les choses dans des catégories officiellement reconnues (les nombres, les formes, les unités monétaires, les objets, les éléments isolés de leur structure, les éléments isolés de leur milieu) et qui sont capables de penser des relations  (ajouter, soustraire, multiplier, diviser, reproduire à l’identique, rendre régulier) entre ces choses pour résoudre des problèmes.
  • il y a ceux qui sont capables exactement des mêmes opérations, sauf qu’ils ne trient pas : ils agglomèrent ensemble des éléments très différents dans des catégories reconnues par leur communauté (les Amérindiens Hopi), ou alors, si les catégories qu’ils utilisent ne sont pas reconnues, ils sont considérés comme dys-bidules, des inadaptés sociaux, des débiles, des illuminés, des artistes, des fous… Il y a tout un classement en fonction du degré de pratique de la pensée analogique.

Second analogy : les enfants, la liberté et le cyberpunk

Vous savez bien ce qui se dit depuis des siècles : les récalcitrants à l’école sont des ânes, qui se valent tous, et qui ne valent pas cher. 

Quand je suis entrée la première fois dans le musée de l’école à Montceau-les-Mines, je suis restée pétrifiée devant le bonnet d’âne. J’en avais entendu parler bien sûr, comme d’un truc marrant. Et là, de le voir, ça m’a bouleversée, surtout de sentir à quel point ce bonnet d’âne, bien cousu avec son joli tissu, et bien posé dans une grande vitrine, dissimulait mal un malaise, un truc violent. Je me suis sentie Pinocchio, moqué à l’école puis manipulé pour faire du profit, qui se réveille tout à coup au milieu de la foire, devant l’horreur absolue de voir des enfants transformés en ânes pour être vendus. 
J’ai appris à être docile, prête à accepter toute domination autoritaire pour subir la métamorphose de la norme, pour accéder au rang de « bon citoyen », et surtout, enrichir par mes muscles, ma chaire et mes neurones, la grande machine télécommandée. C’est la compétition à celui qui vaut le plus cher.

Là, c’est bon, je joue plus !

Bonnet d’âne – Musée de l’école Montceau-les-Mines

Se faire coloniser l’imaginaire et la pensée, et aussi le corps, assis toute la journée à une table, ça pousse soit à se résigner et à devenir transparent, soit à refuser, à réagir, à répliquer, à foutre le souk.
Et c’est là qu’on t’la retourne la classe: « Les cours ça m’intéresse pas, trop long, trop stricte. Limite faudrait des profs-robots ou que des tablettes sans profs… Le problème c’est les profs, trop chiants. Vraiment, faut que ça change ! »

Mettez-nous ensemble, tous les ânes, et vous allez voir ce qui va vous arriver ! Faites semblant de pas voir la lutte des classes qui s’opère à l’école ! Faites la chasse aux foulards pour ne pas avoir trop à réfléchir à notre liberté !
Et les ado de Mantes-La-Jolie, des ânes selon la police, des élèves en colère selon les profs, se retrouvent à genoux, mains derrière la tête. Parce que des enfants, pauvres et musulmans, qui essayent de prendre le pouvoir, c’est pas tolérable pour l’état. 
C’est pas tolérable parce que c’est vraiment dangereux. La liberté des enfants, au fond, ça fait peur. Comme la liberté des pauvres, des femmes, et des penseurs analogiques. 
Une peur invisible qui devient concrète par les images d’un film le 6 décembre 2018.

https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/12/06/mantes-la-jolie-des-images-choquantes-de-lyceens-interpelles-par-la-police_5393757_1653578.html

L’image percute, elle fait résonance. Elle cache mal un malaise. Parce que les gentils et les méchants, dans cette histoire-là, c’est beaucoup moins évident que dans les livres faits par les adultes pour les enfants. Les enfants, dans ces images-là, sont devenus des ennemis d’état. Et leur force en est décuplée. D’ailleurs, on dit, depuis plus d’un mois maintenant, que la contamination et le risque de Tilt national passera par les enfants.

Certains pays d’Afrique centrale sont gouvernés par les enfants. C’est un phénomène massif depuis les années 1990.
Enfants-soldats, enfants-sorciers, ils terrorisent l’état qui les condamne, et l’ensemble des adultes qui les violentent. Les enfants y sont en nombre supérieur à toutes les autres classes d’âge, les enfants-soldats contrôlent toutes les routes et tuent à la moindre résistance. Toutes les familles préparent en secret le procès de sorcellerie de la plus jeune fille, persuadées que les morts et les malheurs récents viennent d’elle et de ce que lui a transmis sa grand-mère.

Initiés par la frayeur et la violence des adultes, les enfants vont au bout du bout de la violence, pour que plus jamais personne ne leur fasse peur ni ne leur fasse mal.

Enfants-soldats en Somalie, 2010 (photo Ed OU) : Adan et Ahmed enrôlés de force dans les forces du gouvernement fédéral de transition.
Manifestation des enfants menacés de mort pour sorcellerie par des prédicateurs, Nigeria, 2009

Je ne sais pas si vous me suivez toujours, mais ce qui est à craindre, ce n’est pas la liberté des enfants, mais bien la libération des enfants maltraités.

Second disruption : répliquer

Saturés d’avoir nos sensibilités limitées par les normes des autres, des fréquences en désaccord qui nous brouillent et une domination qui nous sort par la gorge, un jour on va au cinéma.
On voit, sans vraiment l’avoir décidé, Blade Runner de Ridley Scott : https://odil.tv/satellites-les-films-a-toto-8-blade-runner-cyberpunk/

Dans ce futur bizarrement actuel (ce film d’anticipation se déroule en 2019), on reconnaît presque la noirceur invisible mais concrète de la société où le capitalisme libéral est devenu intolérable, on sent l’agitation épidermique du temps qui n’a plus de saison, pollué par le profit. Les hiérarchies se sont accentuées jusqu’à la dictature des âmes. Les êtres sont des produits de haute technologie, à vendre : les Répliquants, des clones humains asservis à toutes les volontés de leur propriétaire, des marchandises. 
Oui, mais malgré toute la domination technologique, narcissique, économique, politique et sociale dont il font l’objet, les Répliquants se rebellent parce qu’on a programmé leur mort, et que c’est injustifié. 

Ils répliquent. Ils foutent le souk. 

Et peu à peu, ils commencent à être affectés par leur environnement, par les autres, ils ressentent des émotions, ils pressentent que dans l’esclavage capitalistique, les humains avaient sciemment réduit leurs bandes de fréquence. Ils entrent dans la délectation de savoirs et d’expériences qui leur étaient confisqué : aimer tendrement, haïr violemment, aimer violemment et haïr tendrement, souffrir et manquer, pleurer de joie, refuser et rêver d’un monde meilleur, contempler les couleurs. Ils comprennent que les humains eux mêmes se sont laissés anesthésier par leur petit confort. 

Leur seule chance de s’en sortir est de contaminer les humains par leur révolte. « Être homme, dit-on dans le film, c’est être soit persécuté (man), soit persécuteur (policeman) ».
S’ouvre alors une troisième voie, celle née dans la contamination entre humains et répliquants. Une voie de l’étrangeté. S’assembler dans une nouvelle figure humaine répliquante. Se laisser toucher par la colère d’un enfant, sentir couler le miel de la douceur de l’autre, être sensible à sa vulnérabilité, vouloir casser la gueule à l’adversaire, vouloir défendre un chat, se prendre pour un aigle.

Regardez-les, désormais, ce sont des cyborgs. Des organismes hybrides à la fois machine télécommandée fabriquée par la fréquentation cybernétique et chaire instable vivante, créature dans la réalité sociale et créature en devenir dans l’imaginaire. Leur reproduction n’est pas organique, mais se fait par assemblage et contamination. Le cyborg n’est pas respectueux, mais ironique et partial. Les cyborgs sont les enfants illégitimes du militarisme, du capitalisme patriarcal et de la violence d’état. Ils leur sont infidèles et récalcitrants. 

Soudain dans cette étrangeté qu’on commence à peine à distinguer, dans cet inconfort hésitant de prendre le risque de l’autre, les bandes de fréquences s’élargissent avec brutalité, dans un Tribute to Blade Runner qui nous rappelle que 2019 est déjà arrivé et qu’attendre n’est plus un argument.
Christophe Leusiau : https://odil.tv/christophe-leusiau-voight-kampff-test/).

Des sons inarticulés et stridents Thinking about her qu’on n’a pas encore syntonisé. 

Des vagues techno-abyssales d’une nouvelle Empathy

Et les disruptions Fugitives du désir de prendre ensemble des lignes de fuite pour que tout vole en éclats.

Aux rares moments où l’on parvient à supporter cette étrangeté, on entrevoit avec un certain soulagement que, dans la rencontre paradoxale de ces figures qui se composent en nous en doses variables, se distille, presque insaisissable, une sorte de nouvelle douceur.

En ce moment, douze millions et demi d’enfants et de jeunes, juste pour la France, sont en train de faire l’expérience de l’école à la maison. Ces millions d’enfants vivent une forme inédite de déscolarisation temporaire. 
Alors oui, il y a les inégalités ( tiens, c’est comme si on découvrait que tous les enfants n’avaient pas les mêmes possibilités d’apprendre… ! ).
Inégalités que l’école de la République est censée réduire (ah oui oui ça marche très bien ! Tout le monde sait que tout ce qui est mis en œuvre à l’école vise à faciliter l’apprentissage pour des enfants de familles pauvres, étrangères ou différents.

Dans cette expérience, les enfants sont confrontés à autre chose que la connaissance normée par l’état.
Ils entrent, abasourdis, avec délectation ou avec violence, dans la diversité des logiques de leurs parents et de leurs proches qui passent chaque jour plus de temps que d’habitude avec eux. Ils apprennent autrement, en regardant les chenilles, en dessinant sur le mur, en écrivant leur journal, en lisant des mangas, en créant des clips Gacha, en regardant des films, en parlant avec les autres et personne ne sait ce qu’ils retiendront de cela.

Et ça, ça fait flipper un gouvernement tout autant que les problèmes politiquement corrects d’inégalité. 

Vous imaginez le bordel si des millions de logiques alternatives commencent à explorer la situation du monde… Alors la société sera hors de contrôle. Hors de contrôle, car les enfants ne se contenteraient plus de répéter ce qu’on a inscrit dans leur carte mémoire, leurs émotions feraient irruption.
La pensée dominante n’aurait aucun moyen de comprendre, anticiper et détruire le fruit de cette alternative massive et diverse, venue de toute part.
Une autre forme de contamination commencerait alors.

Aller plus loin

Depuis 1 an, ODIL explore les pratiques éducatives, les envies de transformation, le point de vue des enfants sur leur éducation, plusieurs sources ont aidé à écrire cet article :

  • Les lycéens de Montceau-les-Mines apportent leur point de vue, ils sont d’accord sur la nécessité de changer l’école. Trop d’élèves par classe, pas assez de prise en compte de chaque enfant pour ce qu’il est, trop d’heures de cours, trop strict, des profs pas assez en lien avec eux. Ils expriment aussi l’importance de leurs amis, à la période de l’adolescence, le besoin d’être avec eux, dans des espaces moins contraints, parce qu’ils apprennent la vie comme ça. Ils aimeraient que les rapports soient moins hiérarchiques, la référence de l’école à l’étranger est souvent un exemple.
  • Un débat sur le sujet « transformer l’école » avec une élève, un professeur, le proviseur du lycée et une représentante du ministère.
  • Reportage sur le Labo IREEL de Montceau.
    Le lycée Parriat de Montceau est une école expérimentale qui tente de casser les codes. Le Labo IREEL mise sur la réorganisation spatiale de la salle de classe pour donner plus d’autonomie aux élèves. L’entraide s’y développe au quotidien entre les élèves et avec l’ensemble de l’équipe éducative (profs, surveillants, agents d’entretien). C’est une tentative de mieux s’adapter à chacun. Les expérimentations de classes tablette, classe sans note, classe à compétence, etc. démontrent par exemple que le principe de permettre à une classe de s’approprier une salle rend le travail plus chaleureux, alors que la norme veut qu’au collège et au lycée, la classe change de salle à chaque cours. 
  • Le journal de Selmahttps://odil.tv/le-journal-de-selma-une-creusotine-de-15-ans-confinee/
    On suit, pendant le confinement, son usage de plus en plus important du dessin et de l’écriture. Elle y trouve comment lutter contre l’ennui, l’angoisse et la promiscuité. Elle décrit aussi qu’ apprendre une leçon de SVT, aimer, offrir des cookies à sa mère et son frère, écouter ses copines, se souvenir de son enfance, prier contre la maladie, être émue et s’exprimer, ne peuvent pas être des activités séparées, elles ont du sens les unes en complément des autres. C’est une belle leçon de choses où elle part de son quotidien pour penser et faire des liens avec les autres.
  • La Second disruption est une libre adaptation d’une analogie proposée par Suely Rolnik, dans un livre écrit avec Félix Guattari sur les mouvements de libération au Brésil dans les années 1980’s: Micropolitiques (lien vers un article de l’Huma sur le bouquin : https://www.humanite.fr/node/376644)

L’école reste un champ de bataille : manifeste pour des maths cyborgues

Depuis que je suis sortie de l’école, je trouve ça super important les maths.
Tiens, là j’ai cousu des blouses pour l’hôpital, ben si je n’avais pas su la formule pour trouver la taille du rayon pour le cou, ou le truc pour faire des manches égales, je n’y serais jamais arrivée !
Mais pourquoi personne ne m’a fait expérimenter l’utilité des maths, ses transpositions concrètes, ses possibilités éthiques et politiques, sa capacité à faire du lien entre les gens, quand j’étais à l’école ?

Je ne parle pas de science appliquée, je parle de sens. Du sens !
Pour ne pas avoir à faire les machines à apprendre, machine à reproduire des trucs absurdes, sur le simple fait que l’autorité de l’adulte et de l’état l’impose. 
L’école et le cours de maths sont des lieux éminemment politiques. Des champs de bataille du capital contre les classes populaires, des dirigeants contre des fonctionnaires, des instits contre des ADSEM, une croisade contre le racisme, l’homophobie… Et aussi contre la  pensée analogique… 

L’école reste un champ de bataille parce qu’on ne sort jamais de cette perspective réductrice du rôle social de l’école.
Le champ de bataille deviendrait un lieu de débat politique si on baissait la pression et si on replaçait, comme enjeu premier, les besoins exprimés par l’enfant.
Les maths cyborgues ne seraient pas neutres. Elles partiraient de cette réalité démontrée à grande échelle par Paolo Freire : « Personne n’éduque l’autre, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde ».

Et puis l’expérience cyborgue serait vécue par tous car le sachant deviendrait un peu l’apprenant et inversement, l’accompagnant se laisserait un peu accompagner, chacun contaminant les autres et mettant en circulation son rôle, son statut et sa fonction.
C’est très théorique tout ça, vous me direz. Pis en plus il faudrait sensibiliser à l’importance de l’environnement, ne pas segmenter les disciplines, favoriser l’esprit critique… Concrètement, c’est impossible !

Rock art

Pourtant la solution, on l’a tous les jours devant les yeux en ce moment : 
Et si le prochain cours de maths cyborgues, c’était de dessiner la qualité rectangulaire du corps d’une chauve-souris pour le projeter en agrandissement et inventer un principe de résolution du problème mondial qui nous occupe en ce moment, résolution qui s’incarnerait, à défaut d’autre chose, dans l’image d’un héros, pour aider à dire que la solution est loin d’être simple, et que les gens qui agissent comme des moutons, sans comprendre qu’il faut foutre la paix aux animaux sauvages, sont des patates ! Et après, on fabrique une enveloppe pour envoyer le dessin à mamie…

CQFD chers enfants libertaires.

Caroline Darroux, mardi 21 avril 2020

Encore plus loin

  •  L’école est un champ de bataille, texte collectif publié par des chercheurs qui proposent une critique de l’école publique
    Revue Vacarmes : https://vacarme.org/article3097.html