Il y a quelques jours la Compagnie CIPANGO, via le festival Y’A PAS LA MER, se joignait à de nombreux autres représentants de la culture en milieu rural pour publier une tribune à l’adresse du public, des partenaires et des élus.
À l’heure où les salles ne sont toujours pas autorisées à se remplir, une prise de position forte, tournée vers l’avenir, pour rappeler l’engagement sans faille des acteurs-trices, metteurs et metteuses en scène et autres, dans le travail quotidien auprès de populations parfois écartées du bonheur des arts.
Nous publions donc cette lettre ouverte, mais nous en profitons aussi pour demander à Étienne Durot des précisions sur le propos et sa condition d’artiste.

Comment est née cette tribune ? Comment s’est créé ce réseau des signataires ?

Nous avons rencontré la plupart des signataires lors de nos études au Conservatoire National de Paris. Nous sommes plusieurs artistes à avoir eu envie de partir, de quitter Paris et de tenter de nouvelles aventures théâtrales locales. Certains souhaitaient retourner dans leur région d’origine, d’autres découvrir de nouveaux territoires.
Inspirés par l’histoire de la décentralisation culturelle, nous avons souhaité continuer à faire vivre ce rêve né le siècle dernier, nous avons questionné notre rapport aux publics et à la création.
Parfois, nous avons éprouvé un sentiment de solitude, d’isolement alors nous avons partagé nos expériences et nous avons commencé à nous réunir pour identifier nos besoins, nos attentes et formuler nos désirs.  
Cette tribune n’est pas la première. Nous avons déjà collaboré pour témoigner de nos actions et lancer un message fort aux tutelles. Cette première Tribune Le théâtre et (tout) le territoire a été publiée en 2018 sur le site internet de Marianne. 
Avec cette nouvelle Tribune, nous souhaitions également nous adresser à nos spectateurs, nos bénévoles. C’est pourquoi il est important qu’elle soit diffusée dans des médias locaux. Nous vous remercions de la relayer. C’est essentiel pour nous.

Etienne Durot – Un violent désir de bonheur

Cette tribune a-t-elle fait son chemin ? Quels sont les retours ?

Je pense qu’elle continue de faire son chemin. Nous avons reçu de nombreux retours de spectateurs, ce qui nous a fait très chaud au cœur. Des structures partenaires nous ont également témoigné leur soutien. Nous attendons maintenant les retours des tutelles et des élus. 
Dans ce contexte de crise, cela prendra forcément plus de temps mais nous avons bon espoir. Notre objectif n’est pas de provoquer ni de cliver mais de réfléchir tous ensemble à la place de la culture dans cet “après” dont on nous parle tant.

(Nous) avons refusé que la circulation de nos arts se définisse par l’adresse d’une élite à une autre.

Extrait de la tribune

Vous êtes titulaires d’un CLEA sur le territoire, qu’est-ce que c’est ? Plus précisément pour vous, qu’est-ce que ça représente d’engagement ?

Plus exactement nous sommes opérateur culturel principal du Cléa mis en place à Toulon sur Arroux. Il s’agit d’un contrat signé depuis 2015 entre la DRAC Bourgogne-Franche-Comté (antenne Régionale du Ministère de la Culture), le Ministère de l’Education Nationale et la commune de Toulon-sur-Arroux. Ce projet nous permet d’infuser un village en milieu rural. Tout au long de l’année nous accueillons des artistes en résidence (théâtre, danse, clowns, marionnettes, etc…). La commune s’est mobilisée pour offrir de très bonnes conditions d’accueil (mise à disposition d’un appartement et d’une salle de répétition) et nous organisons les rencontres avec les publics (interventions scolaires, présentation de travail, etc…). Petit à petit le rapport aux événements culturels a changé pour les habitants : il n’est plus nécessaire de faire des kilomètres pour être spectateur. La culture est ancrée dans la vie du village, toute l’année. Nous travaillons maintenant pour continuer à faire grandir ce projet qui a cinq ans, (c’est encore un enfant ! ). Nous associons d’autres communes rurales et proposons depuis 2018 le festival y’a Pas la mer ! (qui est né de la rencontre avec la compagnie Les Poursuivants, également basée en Saône-et-Loire)

Teaser de Gros Câlin – 2017

Pour les non-initiés, qu’est-ce que l’intermittence ? En quoi ce statut est unique et essentiel ?

C’est effectivement un statut propre à la France qui permet une réelle diversité culturelle. 
Beaucoup d’artistes, de technicien.ne.s et d’adminstrateur.trice.s contibuent à ce régime. Le principe est simple. Nous n’avons pas un employeur mais des employeurs donc des périodes de travail qui, malheureusement, ne se suivent pas toujours. En résumé, lorsque nous travaillons nous cotisons, afin de percevoir une indemnité journalière les jours où nous ne travaillons pas.
Bien évidemment, il y a des règles qui encadrent cela, comme par exemple, un nombre d’heures à faire chaque année. Je préfère ne pas rentrer dans l’aspect technique de la chose, libre à chacun de creuser le sujet ou non.
Je me permets un exemple personnel qui, a mon sens, démontre la nécessité de ce statut : 
Je pratique mon métier de comédien de différentes manières. Je tourne pour des projets audiovisuels, je joue dans des théâtres, je joue dans des lieux non dédiés au spectacle-vivant, je donne des ateliers et je joue dans des établissements scolaires… 
Depuis trois ans, je joue dans un spectacle qui se diffuse dans des salles de classe devant des lycéens. C’est un projet qui me prend environ cinq semaines par an. Nous tournons dans toute la Bourgogne-Franche-Comté, je pense que ce spectacle a été présenté dans plus de 70 établissements (Lycée, lycée pro, Maison Familiale Rurale, etc…), devant des élèves qui n’ont pas toujours eu la chance d’aller au théâtre.  
Il me faut donc bloquer une partie de la saison pour ce projet. Durant ces cinq semaines, je ne peux pas répéter la journée ni jouer le soir un autre spectacle. 
Nous jouons deux fois par jour du lundi au vendredi car il n’y a pas cours les week-ends. Nous sommes deux artistes sur ce projet (1 comédien, 1 musicien), il y a également une administratrice de tournée. Si nous n’étions pas intermittent.e.s, il faudrait inclure dans nos salaires les jours où nous ne jouons pas. Le prix de vente du spectacle serait alors beaucoup plus élevé et je pense que de nombreux établissements ne pourraient pas se le permettre. Sans l’intermittence, ce spectacle ne serait peut-être pas accessible au plus grand nombre….

Aujourd’hui nos démarches se veulent locales, écoresponsables, résilientes, imaginatives, ouvertes. Elles le sont par conviction, par idéal. Elles sont le reflet d’une volonté de changement.

Extrait de la tribune

Comment vois-tu l’avenir proche pour la culture ?

Je pense que nous serons dans l’obligation d’imaginer des projets plus locaux. La question de la diffusion nationale voir internationale se compliquera. J’espère que ce sera un vrai lieu de réflexion pour penser une culture qui infuse un territoire et soit soucieuse des publics à qui elle s’adresse en développant l’horizontalité.  
Il faudra recréer du lien et être vigilant à ce que nos peurs ne prennent pas le pas sur notre Humanisme. Je pense que la culture à son rôle à jouer dans cette  entreprise.

Interview : Benjamin Burtin, mai 2020

Pour suivre la Compagnie Cipango
http://compagnie-cipango.com
https://www.facebook.com/CompagnieCipango/

Et le Festival Y’a Pas La Mer
https://www.facebook.com/festivalyapaslamer/

La Tribune

Chers publics, chers partenaires, cher.e.s élu.e.s,

Le futur a déjà lieu !

Les compagnies et les collectifs que nous représentons développent depuis des années des projets de créations théâtrales, des tournées itinérantes, des festivals, le plus souvent en milieu rural, dans des territoires qui sont les grands oubliés de la politique culturelle nationale de ces dernières décennies. Nous favorisons la création contemporaine et nous favorisons la diffusion de spectacles vivants là où, justement, il n’y a pas de théâtres, pas de musées, pas de bibliothèques, ou si peu. Nous inventons d’autres façons de travailler, d’autres modes de diffusion, et « d’autres formes », avec, souvent, d’autres spectateurs, peu ou pas habitués à fréquenter les lieux de créations artistiques.

Beaucoup d’entre nous proviennent du sérail de « l’excellence française ». Diplômés des écoles supérieures d’art, de France ou d’Europe, usagers du réseau des salles subventionnées, nous avons fait le constat de la persistance d’un angle mort et avons refusé que la circulation de nos arts se définisse par l’adresse d’une élite à une autre. Aujourd’hui nos démarches se veulent locales, écoresponsables, résilientes, imaginatives, ouvertes. Elles le sont par conviction, par idéal. Elles sont le reflet d’une volonté de changement. Nous avons commencé à nous réunir, et nous sommes nombreux.

Nous sommes la dernière pierre, la décentralisation du bout du chemin. Nous travaillons au sein des écoles, des collèges, des lycées, dans les établissements pénitentiaires, dans les centres sociaux. Nous animons des centaines d’ateliers, nous formons les spectateurs de demain. Nous amorçons des rencontres nouvelles, avec celles et ceux qui n’ont accès qu’au minimum, et parfois à moins. Nous créons de petites places sur le territoire national pour qu’enfin, le théâtre, la danse, la musique, le cirque, tous les arts du spectacle soient accessibles à toutes et à tous, également, sans distinctions. Ces initiatives replacent l’humain au centre, elles ouvrent la perspective d’un nouveau contrat entre les spectateurs et les artistes.

Nous ne sommes pas seuls. Seuls, rien n’aurait été possible. Sans l’énergie d’élus locaux, sans les tissus associatifs régionaux, sans les participations bénévoles de centaines de femmes et d’hommes, rien ne serait possible. Le public est au rendez-vous, de plus en plus nombreux chaque année. Le public s’investit, car il sait qu’il faut du temps pour exister, pour créer, et que le plus difficile c’est de durer. Ce public est anonyme, moins composé de professionnel.le.s que d’ouvrier.e.s, de paysan.ne.s, d’étudiant.e.s, d’employé.e.s, de retraité.e.s ; ce public est curieux, intelligent, vif, neuf, il salue nos actions et loue nos forces de volonté.

C’est pourquoi, alors que la crise liée à la pandémie de Covid-19 a frappé de plein fouet le secteur culturel, nous adressons cet appel solennel à l’ensemble de nos partenaires publics et privés, Régions, Départements, Communautés de communes, villes, villages et mécènes, qui, depuis de nombreuses années, nous accompagnent et nous soutiennent indéfectiblement :

Ne vous détournez pas ! Préservez en 2020 les moyens d’existence que vous avez dédiés aux acteur.rice.s culturels qui agissent sur l’ensemble du territoire national, tout au long de l’année, hiver comme été, à toutes celles et ceux qui vont au bout du chemin, et engagez-vous à ne pas remettre en cause votre soutien et les campagnes de subvention en 2021 !
Et c’est pourquoi, nous souhaitons également réagir aux récentes annonces du Président de la République et du Ministre de la Culture :

Nous saluons, Monsieur Emmanuel Macron, Monsieur Franck Riester, votre décision de prolonger les droits à l’assurance chômage des intermittent.e.s du spectacle. Mais sans plus de précisions aujourd’hui sur la portée d’application réelle et concrète de cette fameuse « année blanche », il nous semble essentiel de rappeler sa nécessaire inconditionnalité et son universalité. Et nous prenons acte que cette mesure ne résout aucun des problèmes que rencontre la communauté nombreuse des travailleur.se.s précaires qui ne bénéficient pas ou plus de ces mêmes droits et exprimons notre solidarité à tou.te.s les intermittent.e.s de l’emploi, qui font tout également vivre la culture en France.

Nous saluons l’idée d’un « grand plan de commandes publiques », pourvu qu’il s’adresse au plus grand nombre. Pourvu qu’il ne soit pas l’autre nom d’une concentration de faibles moyens réservés à l’émergence – alors que les plus de trente ans n’en finissent plus d’émerger. Pourvu qu’il concerne l’ensemble du territoire et que son organisation ne répète pas le réflexe d’hyper- centralisme qui prévaut d’habitude en la matière.

Quant au souhait de voir advenir « un été culturel », nous rappelons que l’immense majorité des technicien.ne.s et artistes partagent depuis longtemps leurs pratiques hors des plateaux de théâtre, mais que nous ne saurions nous substituer aux salarié.e.s animateurs sociaux-culturels qui œuvrent toute l’année dans l’ombre et l’anonymat le plus complet, avec génie souvent, mais toujours sans les moyens suffisants.

Enfin, nous demandons que soient publiées au plus vite des précisions sur l’agenda annoncé par le Ministère de la Culture sur les conditions de la reprise de nos activités. Nous veillerons bien sûr au respect des règles sanitaires, mais comprenez que nos pratiques se vivent en présence, dans l’instant, et pas derrière un écran. Puisque vous avez confirmé l’interdiction des rassemblements de plus 5000 personnes, nous attendons de savoir quels moyens déploiera votre gouvernement pour permettre à la multitude d’événements plus modestes d’exister cette année ?

Le changement de paradigme que vous appelez de vos vœux est d’ores et déjà une réalité pour de très nombreux acteur.rice.s du spectacle vivant. Alors au moment où vous sonnez l’heure de la « refondation » du secteur culturel, nous, comédien.ne.s, technicien.ne.s, auteur.rice.s, scénographes, costumier.e.s, musicien.ne.s, administrateur.rice.s de production, directeur.rice.s artistiques, engagé.e.s depuis des années en associations, au sein de petites, toutes petites et très nombreuses structures, vous demandons d’être pris en compte et de nous permettre de participer aux discussions sur l’avenir du spectacle vivant en France.

D’autres formes sont possibles, elles existent !


Signataires :
Festival Champ Libre (Haute-Vienne), Festival de la Luzège (Corrèze – Cantal), Festival Pampa (Dordogne), Festival Théâtre du Roi de Coeur (Dordogne), Festival des Scènes sauvages (Bas-Rhin), Festival SITU (Seine-Maritime), Festival y’a Pas la mer (Saône-et-Loire), Lynceus Festival (Côtesd’Armor), Mostra Teatrale (Haute-Corse), Nouveau Théâtre Populaire (Maine-et-Loire), L’Ortu d’Arte (Haute-Corse), Les Rencontres de Theizé (Rhône), Le Temps Est Incertain Mais On Joue Quand Même ! (Pays de la Loire), Théâtre Bazine Festival (Yonne)