Trois femmes , un point commun : l’écoute de l’Autre.
La photographe Hanicka Andrès, la réalisatrice Anne Mallet de la Baraque TV et enfin Charazed Achou du collectif Cité d’Elles oeuvrent sur le bassin creusotin.
Elles partagent l’ambition de valoriser une parole souvent laissée-pour-compte et invisible. Le 21 décembre, au quartier d’Harfleur au Creusot, elles se réunissent pour organiser un événement après un long travail avec les habitants des quartiers !
Portrait de trois femmes engagées.

Hanicka Andres, photographe


Hanicka, vous avez une façon particulière de pratiquer la photographie, qui privilégie le processus et la rencontre à l’image en elle-même. Pouvez-vous nous parler de votre démarche ?

Je reprendrais une phrase inscrite sur mon blog pour me présenter :
“Ce n’est pas le sujet qui fait une bonne histoire, ni les photos, mais la manière de le faire, le chemin parcouru pour en parler…” .
Au-delà de la démarche photographique, d’un projet de reportage, ma première motivation et la plus ambitieuse est celle de “changer le monde”, au sens “agir” (rien que ça). Ensuite, et c’est le cœur de mon engagement, c’est la lutte contre toutes formes de discriminations.
Je m’intéresse donc principalement à des personnes qui subissent une situation, un environnement, une injustice qui impacterait directement ou indirectement leur vie. La photo n’est qu’un support de communication d’un espace-temps vers un autre espace-temps, un vecteur de paroles, de changement (du moins je l’espère).

Je suis en quelque sorte le porte-voix par l’image et (très souvent) le témoignage, des laissés-pour-compte, des anonymes. Mon travail s’inscrit dans une démarche politique et humaine ; je ne peux pas défendre le projet “d’un mieux vivre ensemble”, si dans le cadre de ce travail, je ne suis pas moi-même profondément attachée à cette proposition.

Hanicka Andrès, sur son rôle de photographe

Je prends donc le temps avec chacune de mes rencontres, j’observe, je questionne (et ça me questionne aussi), je partage, je me nourris et j’espère que c’est réciproque.
En tout cas, beaucoup me disent en fin d’entretien : ” ça m’a fait du bien ! “.

Vous êtes autrice et metteuse en scène.
Cela enrichit-il votre travail de terrain aujourd’hui ?

Je l’ai été durant de nombreuses années en effet. J’ai arrêté cette activité, car je n’avais plus assez de temps et il a fallu faire un choix. J’ai abordé cette activité artistique de la même façon que pour la photographie.
L’intégralité de mes travaux dans ce domaine avait pour objectif de lutter contre les discriminations ; comme pour la photographie, les étapes de ma démarche pourraient se résumer ainsi : 

1 – Repérer les situations (et donc par voie de conséquence les personnes) qui sont susceptibles de porter préjudice à un public lambda
2 – Faire la démarche personnelle d’aller à la rencontre de …
3 – Restituer cette rencontre auprès du plus grand nombre et permettre “la rencontre”

À la question “cela enrichit-il votre travail de terrain aujourd’hui ?”, je répondrais “ce n’est pas l’outil artistique qui a enrichit mon travail, ce sont les rencontres que j’ai pu faire dans le cadre de cette pratique et plus globalement, toutes les rencontres que j’ai pu faire dans mon quotidien jusqu’à présent.


Photographie issue de la série Oeuvres Utiles, avril 2019, Hanicka Andrès

« Les laissés-pour-compte », c’est eux que vous mettez en images et à qui vous donnez la parole. Qu’est ce qui a déclenché ce credo ?

Je suis née d’une famille ouvrière, modeste, qui a immigré en 1962, dans le cadre de l’indépendance de l’Algérie. Mes parents m’ont transmis des valeurs fortes. J’ai passé une grande partie de mon enfance en habitat collectif dans la banlieue lyonnaise. J’ai un parcours de vie personnel chaotique, de l’adolescence à mes 30 ans, qui m’a permis de rencontrer une multitude de personnes très différentes.
J’ai travaillé très longtemps dans le milieu associatif (toxicomanie, mères mineures, foyer d’accueil pour SDF, handicap, accueil de migrants…) et dans le secteur public (accueil des étrangers, traitement de demandes de naturalisation, regroupement familial…). J’ai adopté deux enfants d’origine maghrébine, dont l’un d’eux est porteur d’un handicap. Et, comme la majorité, je suis l’actualité de ce monde depuis des années…
Il n’y a pas eu de “déclic“. C’est mon histoire personnelle qui m’a guidée vers ce qui donne du sens à ma vie. Enlevez-moi mon appareil photo, j’irais encore taper à votre porte avec le désir fort d’une nouvelle rencontre et vous demander si je peux faire quelque chose pour vous.

Vous allez présenter votre travail sur le projet « Quartier Partagé » au Creusot le 21 décembre. Pouvez-vous nous en dire plus sur le sujet ?

Je venais tout juste de terminer un projet commandé par la ville de Chalon-sur-Saône, intitulé Le trésor des Aubépins, qui visait à valoriser l’image dégradée de ce quartier, en allant à la rencontre de 63 de ses habitants. C’est Charazed Achou qui m’a contacté pour me parler de ce projet porté par le collectif Cité d’Elles.
L’objectif de ce projet est de dynamiser le quartier d’Harfleur en proposant des actions artistiques aux habitants, notamment au travers d’ateliers théâtraux et musicaux. Elle avait besoin de quelqu’un qui puisse restituer ce travail au travers de photographies. Je lui ai dit : “ok, mais pas que… je veux aussi apporter ma contribution personnelle en réalisant un travail de photojournalisme”.
C’est ainsi, que j’ai imaginé le projet d’une exposition que j’ai intitulé “Quartier partagé”. J’ai fait jouer mon réseau et celui des actrices du collectif pour aller rencontrer des habitants et ex-habitants d’Harfleur et du Tennis, deux quartiers prioritaires du Creusot. 
Avoir pour objectif la dynamisation d’un quartier, cela sous-entend qu’il ne l’est pas (ou plus) et qu’il est nécessaire de changer cela. Je me suis interrogée sur l’histoire de ces deux espaces de vie et dans ce cas précis, à l’évolution des modalités de vie collective en habitat collectif, depuis leur création sur notre territoire. 
Je savais par avance que la majorité des personnes que j’allais rencontrer me diraient : “C’était mieux avant ! “.

” Pas besoin d’avoir vécu en cité pour savoir qu’il y a eu des changements de comportement sur la question du “vivre-ensemble” entre les années 58, avec la création des Zones à Urbaniser en Priorité (ZUP) et aujourd’hui.
On ne peut pas ignorer non plus, l’impact de l’arrivée massive de travailleurs immigrés en France dans les années 60, qui a fortement contribué à modifier la perception de ces quartiers de transit.
Je suis donc allée à la rencontre des habitants et je les ai interrogés durant environ 1h30, sur leur expérience au sein d’un habitat collectif (hier et aujourd’hui), caisse de résonance de sa propre vie, de celle des “autres”, du monde ! “

Photographie issue de la série Le Trésor Caché des Aubépins, août 2019, Hanicka Andrès

L’entretien se termine sur une photographie dans leur espace intime.
Notre exposition ” Quartier Partagé ” sera donc illustrée du portrait de chacune de ces personnes rencontrées et de leur témoignage.

Cet événement est organisé par l’association creusotine « Cité’Elles », constitué de femmes. Vous êtes par ailleurs membre de l’association
« Femmes photographe ».
S’entourer de femmes, c’est une volonté ou cela se fait naturellement ?

M’entourer de femmes n’est pas une démarche que je choisis.
J’ai par ailleurs réalisé d’autres projets uniquement avec des hommes. Si les projets que l’on me propose sont le plus souvent portés par des femmes, je pense que c’est parce qu’elles ont pour la grande majorité un sens de l’empathie plus développé et qu’elles osent plus facilement s’engager pour “des causes perdues !” (rires).
Je ne suis pas féministe au sens du militantisme. Je m’intéresse à la question des femmes (elles sont aussi discriminées) mais pas seulement.
Je m’intéresse à l’humain, j’aime l’Autre, j’aime la rencontre !

Quels sont vos projets à venir ?

Je n’en ai pas, mais je sais que ça viendra.
L’actualité me le dit chaque jour. En attendant, je suis à l’écoute, vigilante à ce qui se passe dans le monde, mais surtout autour de moi.
Je suis prête si on a besoin de moi !

Pour découvrir le travail d’Hanicka c’est par ici ou par !


Photographie issue de la série Je suis un monstre, moi non plus ! Mai 2018, Hanicka Andrès



Anne Mallet

Anne Mallet, réalisatrice pour La Baraque TV.

Quelle est l’histoire de La Baraque TV ?
Quelle sont vos choix éditoriaux ?

Elle a vu le jour en 2014 au sein de l’association La Baraque.
Cette association vise à promouvoir les pratiques amateurs et met sa structure au sevice d’amateurs qui désirent développer un projet. La WEB TV est un des projets de la baraque que je porte.
À sa création, c’était la première web TV amateure de France : aucun professionnel, des autodidactes, une dizaine de personnes autour du projet.
Les habitants sont mis à contribution pour concevoir et réaliser leurs propres projets. Notre équipe va donc à la rencontre des habitants, par le biais des bénévoles de l’association ou de correspondants locaux afin de recueillir des informations, d’identifier des sujets, de rencontrer des hommes et femmes remarquables et de les faire connaître au comité de rédaction.
Le moyen privilégié est d’organiser des réunions pour accueillir les habitants qui apporteront leurs idées, leurs rencontres, voire leurs souvenirs. 

Habitants de quartiers, réfugiés, enfants… Les publics que vous touchez sont larges. Comment abordez-vous les interviews avec ces différents profils ? Y’a-t-il une méthode particulière ?

On a plusieurs équipes de tournage, une équipe qui travaille sur des sujets historiques, le travail démarre par une réunion avec les institutionnels puis avec leur réseau. Des contacts sont pris pour filmer leur témoignage.
Puis une équipe qui travaille avec des publics sensibles (personnes en réinsertion, handicapés…). On travaille en amont en allant à leur rencontre, parfois plusieurs fois sans la caméra pour la mise en confiance. Puis on vient tourner.
La méthode, c’est pas ou peu de questions. Laisser parler les gens, ne pas tirer des infos, avoir leur accord pour la mise en ligne.

Mme Michelle Large, 2018, produit par La Baraque TV

Le 21 décembre, vous présentez un film documentaire à l’occasion de cet événement organisé par l’association Cité d’Elles. De quoi s’agit-il ?

Un moyen métrage sur des paroles d’habitants anciens et actuels du quartier.

Quels sont les futurs projets de La Baraque TV ?

Des collectes historiques ( 1984 et 2 autres), un travail sur le genre, la démolition du lycée, l’Hirondelle, une vidéo avec le collège pour un concours pour TARA Océan, paroles de citoyens sur le développement durable.
Refaire le site, le visuel et l’accessibilité sur tous les écrans…

Torcy, les Tours – 2019 – Produit par La Baraque TV

Pour connaître son travail, c’est par ici ou par !


Charazed Achou, de “Cité d’Elles”

“Cité d’Elles” est un collectif et un projet culturel
en direction des quartiers prioritaires de la ville du Creusot

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le projet Collectif Cité d’Elles ? Comment est-il né ?

L’association Riheb s’est associée au collectif de femmes de quartier intitulé Cité d’Elles. Nous nous sommes rencontrées plusieurs fois et avons déposé un projet auprès de la politique de la ville.
L’état et le conseil régional ont été favorable à notre demande ainsi que la ville du Creusot.
Nous avons sollicité Anne Mallet de La Baraque TV, pour créer un documentaire sur le quartier d’Harfleur, avec d’anciens et nouveaux habitants qui sera présenté le samedi 21 décembre.
Hanicka Andres donnera à voir des portraits de vie avec son projet photographique intitulé “Quartier partagé”.
Les habitants ont joué le jeu d’accueillir chez eux Anne Mallet et Hanicka Andres. Pour ma part, quand j’ai sollicité l’association Riheb, c’était un projet qui me trottait depuis un moment !

” L’idée, c’est que des femmes puissent agir seules et sans structures, et de montrer que les personnes du quartier sont capables d’organiser un projet du début à la fin.”


Elles sont néanmoins accompagnées par Elisa Arzalier, présidente de l’association et moi même qui travaille dans une structure culturelle.
Ce projet, c’est de collecter la parole des habitants qui nous ont ouvert leurs portes, des anciens et des nouveaux habitants, il y a eu une grosse restructuration du quartier.

Vous mettez en place des ateliers de création musicale, de dramaturgie, comment ça marche ?
En étant habitante du quartier vous-même, ça vous a semblé important introduire ce genre d’activités ?

Oui bien sûr, c’est très important d’introduire ces ateliers, ça permet de pratiquer sur une semaine complète, avec une petite restitution le 21 décembre.
Les ateliers théâtre et musique c’est le challenge de mettre ses paroles aussi sur la scène mais joué par d’autres habitants pour toucher le plus de monde possible.
Le collectif El Ghemza qui donne les ateliers a présenté le documentaire d’Anne Mallet et les photographies d’Hanicka en amont de l’atelier.
Pour clôturer la soirée du 21 décembre, il y aura un concert avec le groupe Bania et Nassim, qui a animé l’atelier musique.


Cité d’Elles au quartier Harfleur du Creusot.


Avec Anne Mallet de La Baraque TV et Hanicka Andres, vous avez entamé un gros travail d’archivage et de récolte de paroles.
C’était une nécessité pour vous ? C’est un travail qui implique un investissement des habitants du/des quartiers, comment ont-ils.elles réagi face à cette initiative ?

Les habitants ont bien réagi.
Une ancienne habitante qui fait partie du collectif a retrouvé d’anciens habitants, moi même j’habite les nouvelle maisons donc c’était plus facile de trouver les nouveaux habitants. Et j’ai grandi dans différents quartiers, ce qui m’a permis d’avoir des facilités.

Souvent dans la presse, le quartier est associé à des zones sensibles, des problèmes sociaux. Cette vision très péjorative ne doit certainement pas être facile à porter.
Que répondriez-vous à ceux qui diffusent ce genre de message ?

Ce n’est effectivement pas facile de porter ces préjugés, c’est bien pour ça que nous sommes motivées à prouver que nous sommes capables d’organiser un projet de A à Z.
Le public se rend compte par le biais de la presse des mauvaises choses des quartiers, mais on ne met jamais en avant les bonnes choses !

Cité d’Elles, ce sont uniquement des femmes ! Est-ce un choix ?

Oui, ce sont des femmes, sans le vouloir.
Mais il y aura de la main d’oeuvre, le 21 décembre des hommes seront présents pour nous aider !

Que prévoyez-vous comme actions pour la suite ?

Nous verrons bien comment cela va prendre pour la suite mais nous espérons continuer à faire d’autres choses…
J’ai dans l’espoir de monter d’autres projets mais plutôt sur 2021, car il faut du temps…

Pour suivre Cité d’Elles, c’est par ici !

Et pour connaitre en détail le programme de cet événement du 21 décembre, c’est par !


Photographie d’illustration de l’article : L’oeuvre utile – Avril 2019 – Hanicka Andres.
Sources : https://hanickaandres.live