La ville de Tonnerre a été vidée par la désindustrialisation. Des logements vacants, un centre ville aux vitrines vides, des habitants fragilisés, comment tenir dans ce contexte d’une spirale qui va mal ? Jean-Robert Dantou a été comme happé par cette ville. Il cherche, regarde, discute dans la rue depuis plusieurs années, pour comprendre ce qui est en train de se passer à Tonnerre. A sa manière, il apporte un regard sur notre thématique du magazine Habiter les ruines.

Jeudi 14h, c’est l’hiver à Tonnerre comme ailleurs. Pourtant ici, la rue qui mène au monument historique de l’Hôtel-dieu n’a rien de touristique, une longue fil d’attente encombre le trottoir du centre ville. C’est l’heure d’ouverture des resto du cœur. Depuis les zones de bâtiments HLM qui encerclent le centre, s’acheminent à pieds des dizaines de citoyens tirant leur cady et clopinant. Plutôt jeunes et en ruines. Comme à Montceau dans la rue qui passe devant ODIL, je suis frappée par le nombre de personnes chaussées de tongs en plastique. Ça sent la fin du monde quand on se laisse traverser par le contraste entre les belles petites ruelles bordées de canaux qui feraient un décor romantique pour les photos du Routard, et la masse des habitants au regard vide. Ici, on attend. On attend quoi? Il y a des lieux qui ne se laissent pas habiter selon les codes bien normés d’un urbanisme bourgeois. Des petits canaux romantiques peuplés par des femmes sans dent qui ne sont pas avares d’un sourire si on les salue. Des métamorphoses d’hommes affamés en photographes de loisir, une fois le ventre exceptionnellement plein. Des anciens hospices côtoyés par de modernes indigents. Il y a une fosse géologique très ancienne et intarissable au cœur de la vieille cité, un œil bleu qui charrie avec puissance une eau mystérieusement généreuse et la déverse à travers toute la ville. Ces flux humains paraissent tout aussi puissants et mystérieux. Qui habite là? ODIL a cherché un regard aiguisé et patient pour mieux comprendre.

Jean-Robert Dantou est photographe, il utilise les méthodes des sciences sociales dans son travail d’observation et de création. Il fait équipe avec des chercheurs pour comprendre des situations en train d’évoluer, des souffrances individuelles et taciturnes qui font voir la fragilité des groupes sociaux. La ville de Tonnerre a produit chez lui une sorte d’étonnement, il y a perçu les traces d’un destin territorial fragilisé, celui d’une vile qui se vide. Il est allé au-devant des habitants, il a capté dans ses photographies leurs ressources vitales face à la précarité. Comme dans cette photographie de Giuseppe Trotti: “Je lui ai demandé de s’habiller de cette manière là, parce que j’ai considéré que le fait qu’il danse le dimanche était important pour essayer de comprendre ce qui faisait que cette personne “tient” dans une situation critique”.

Dans ce podcast Papotage, il revient sur trois années de recherche photographique à Tonnerre.

Giuseppe Trotti en tenue de bal. Tonnerre, le 8 mars 2019
© Jean-Robert Dantou / Agence VU’ / SACRe – PSL


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