Ouin ouin ouin… Ouin ouin ouin… Ouin ouin ouin… Snif snif… Ouin ouin ouin… Ouin ouin ouin… Ouin ouin ouin… Snif snif… Ouin ouin ouin… Ouin ouin ouin… Ouin ouin ouin… Snif snif…

Je le craignais, le titre de cet article à lui seul a généré une levée de boucliers des plus argumentées chez les personnes visées.
“C’est inacceptable, vous ne pouvez pas souhaitez la mort des gens !”, “Comment ça mon amour ? Vous ne condamnez pas la violence ?”… Oula tout doux bijou, j’ai pas commencé.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un boomer ?

Et bien le boomer est un petit être de préférence blanc, de sexe masculin, et maintenant âgé, dont la fragilité actuelle est proportionnelle à sa toute puissance d’enfant-roi depuis 70 ans. Parce que le boomer c’était (et pour lui c’est toujours) la vie, l’avenir, le changement, illuminant la terre de sa naissance aux suites des heures les plus sombres du 20ème siècle.
Le boomer c’était l’espoir que le monde ne reproduirait plus jamais les mêmes erreurs, le boomer il a fait 68, il a fait élire Mitterand, et puis il se sentait bien le boomer, il s’est installé, confort, et est devenu tout tranquillement une force réactionnaire immuable du décor.

Comme un gros bébé qui a vidé en cachette tout le pot de Nutella, qui en aurait tapissé les murs avec ses gros doigts boudinés, qui ferait une belle crise de foi et qui pleurerait parce que le médicament pour le ventre il est pas bon.

Les petits malins me diront : “mais dis donc t’aimes pas les soixante-huitards, comme Zemmour”, à quoi je répondrai affectueusement que je m’en bas la race, lui, comme Pascal Praud, Attali ou Cohn Bendit, je les mets tous dans le même sac.
Ils sont là à squatter les plateaux télé de la même manière, dans des joutes organisées pour qu’ils puissent déblatérer leurs offuscations à géométrie variable à base de : “Ouin ouin ouin, on peut plus rien dire”, “Ouin ouin ouin, les féminazies”, “Ouin ouin ouin Desproges et Coluche”, “Ouin ouin ouin, la république”, “Ouin ouin ouin, racisme anti-blancs”, et j’en passe et des meilleurs.
Bref un boomer ça donne surtout des leçons sur comment le monde qu’il a construit aveuglément, sans penser aux conséquences et qui est aujourd’hui en train d’agoniser, ne doit pas trop changer, sauf ma mère et Gilbert bien sûr.

Alors oui j’avoue je mélange un peu tout, mais moi je m’y retrouve. Qu’est-ce qui rassemble les bobos héritiers de 68, les raclures d’extrême droite et le français moyen déstabilisé par la mondialisation ou plus fréquemment par son téléphone tactile ?
C’est assez simple en fait : ils chient dans leur froc !
Ils crèvent de trouille à l’idée de perdre les privilèges qu’ils exhibent sans pudeur à notre vue depuis si longtemps.
Ils se baladent tous les jours depuis des lustres, au milieu d’un bidonville en arborant une montre hors de prix, et viennent se plaindre qu’un beau jour quelqu’un d’un peu plus succeptible soit venu s’enquérir de plus près si l’or sied à chacun de la même manière.
Parce que chez les pauvres, monsieur, on n’a pas l’heure… Mais on a le temps.
Et contrairement à ce qu’on croit, le temps ne panse pas les plaies, surtout quand votre sel les ravive incessamment. Le temps alimente la colère, il la fait monter, jusqu’au jour où elle se déverse contre une voiture, une vitrine ou encore un bête représentant des forces de l’ordre (remarquez l’utilisation fine de l’adjectif “bête”, qui placé avant le nom, souligne juste l’aspect commun du dit représentant, le sens aurait d’ailleurs été tout autre si l’article était féminin, malgré tout le respect que je porte aux animaux).

Amusons-nous de la langue, je sens que ça vous plaît. Par le même procédé appliqué à la dénomination “bête sauvage”, on comprend aisément la paradoxale considération que l’homme civilisé entretient envers certains de ces concitoyens. Quelque part entre un effroi devant le caractère exceptionnel d’une nature hostile et le dédain pour une quantité si commune qu’elle en devient négligeable. Parce que c’est précisément là que se tient notre civilisation, juste entre la peur et la condescendance. Deux qualités qui à elles-seules lui confèrent tout mon dégoût, notamment celui d’en faire certainement partie.
Il y a donc ces “bêtement sauvages” qu’on pardonne parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font et dont on s’accommode comme d’un nègre de maison et puis il y a ces “sauvages bêtement”, parce qu’il est certain que s’ils se comportent autrement que la bienséance souhaite nous l’imposer, c’est forcément parce qu’ils sont déficients.

…Nous les gueux, nous les peu, nous les rien, nous les chiens, nous les maigres, nous les Nègres, qu’attendons-nous, pour jouer aux fous, pisser un coup, tout à l’envi, contre la vie, stupide et bête, qui nous est faite…

Léon-Gontran Damas, Black Label, 1956

C’est là qu’intervient la lubie du moment : l’ensauvagement (mon correcteur souligne d’ailleurs ce mot en rouge). Il ne s’agit plus ici d’être simplement sauvage, mais bien de le devenir, ou de rendre quelqu’un à cet état.

V’là ce que dit Wiki : L’ensauvagement est un terme polysémique, utilisé notamment en sciences sociales et politiques, et depuis les années 2010 en France, de manière controversée, d’abord par l’extrême droite, puis par une partie de la droite, pour dénoncer une montée de la violence et de la délinquance.

Les plus grands penseurs s’affrontent donc : il y a l’inénarrable Marine LePen dont les idées infusent tranquillement dans les plus hautes sphères du pouvoir, dont les représentants n’hésitent pas à citer impunément Aimé Césaire, l’autre, dont la définition du sujet diffère un poil.
En bon islamo-gauchiste flagellationniste (je l’ai inventé celui-là, pas mal hein ?) je vais m’intéresser à ce dernier. Césaire expliquait donc dans Discours sur le colonialisme comment à chaque brutalité, à chaque exaction que l’Europe commettait dans ses colonies, elle perdait de son humanité. Voilà qui donne un sens à “devenir sauvage”.
Allez une fois n’est pas coutume, je vais essayer de me mettre à la place des policiers. Quelque chose me dit qu’en chouinant qu’ils sont mal-aimés, qu’en se plaignant du manque de moyens qui les amène à commettre de plus en plus de violences “légitimes”, c’est justement ça qu’ils essayent de faire comprendre au gouvernement, ils sont cruellement victimes d’ensauvagement. Et oui la politique colonisatrice de la France envers ses populations indigènes fait des victimes, et pas celles qu’on croit.

Quand je jouais au basket, j’avais régulièrement maille à partir avec les arbitres. À leur goût je passais trop de temps à leur reprocher leurs coups de sifflet et outre ma mauvaise foi, j’essayais de leur expliquer un truc simple. Ils me disaient que comme moi ils faisaient des erreurs, que je pouvais faire de mauvaises passes, rater un tir et ça valait bien de leur part une faute sifflée à l’emporte-pièce.
Qui connait le basket-ball et la règle de l’expulsion d’un joueur après 5 fautes comprendra que non non non, tout ça n’a pas la même valeur, puisque l’erreur de l’arbitre a une conséquence sur ma liberté, elle peut entrainer à tort ma mise au ban(c) de la micro-société qu’est le terrain. Et qu’à partir du moment où nous lui conférons ce pouvoir, cet arbitre doit être exemplaire en tout point, et que si l’erreur subsistait, l’administration dont il dépend et qui l’évalue, devrait sans corporatisme la rejuger. Il devrait être lui-même arbitré de manière beaucoup plus dure, justement parce qu’il a le pouvoir. La position de pouvoir change toute la donne.
SI l’on remplace le terme “erreur” par “violence” voir “critique” ou “humour”, la question de la légitimité prend toute son ampleur.
On nous dit que la police est détentrice de la violence légitime, mais de quelle légitimité parle-t-on, est-elle morale ou politique ?
Quand un dessinateur fait preuve d’un humour critique envers une communauté, est-il légitime de la même manière si cette communauté est puissante (comme l’église catholique) ou sans défense et déjà malmenée ? La violence en réaction, qu’on s’accordera sans peine à trouver illégitime, l’est-elle pour des raisons morales ou politiques ?
Ça crispe un peu là hein ? C’est parce qu’on est là, dans cette position, juste entre la peur et la condescendance. Là où l’oppresseur se demande si sa posture est finalement si confortable.

Là ! Des femmes voilées !


Pas mal cette technique de diversion pour changer de sujet quand on a pas de transition.

J’y reviens donc, “devenir sauvage” ok, mais “rendre sauvage” ?

Je me dis premièrement que si les sauvages sont ceux qui vivent hors de la civilisation, de la bonne société, qui sont les sauvages ?
Je ne vois que de personnes bien intégrées.

Si l’exemple que donne la société est celui de la course à la richesse, au matériel, de la casse du système de solidarité, de renforcement des plus forts, de l’individualisme forcené, d’une violence sociale inouïe… Je ne vois que des personnes bien intégrées.
Être dealer de shit par exemple, est pas loin de culminer à l’apogée du libéralisme. Self-made job, sans protection sociale, pas de traçabilité de la composition des aliments, la start-up nation motherfucker.

À sauvage, sauvage et demi et au final tout s’accommode de tout, “en même temps“.

Mais t’as parlé des boomers juste pour pouvoir dérouler ta haine anti-flics ?!!!

NON ! … Enfin oui un peu mais c’est pas le sujet.
Non le truc qui “m’amuse” en ce moment, c’est qu’il n’y a même plus besoin de venir d’un quartier chaud, d’être noir, arabe ou gilet jaune pour être un sauvage… Être jeune suffit.

On avait l’habitude des “bandes de jeunes, “jeunes casseurs”, “jeunes pro-climat” (Yo Greta), mais là maintenant il suffit d’être jeune et juste faire des trucs de jeunes. Sortir de chez soi, boire un coup, danser, chanter, et je vous le donne en mille : s’en foutre.
Être inconscient du danger, irrespectueux, convivial, joyeux et par la même, mettre en danger une autre partie de la population.

Précisément la partie de la population qui tient le monde tout en l’ayant laisser pourrir, politiquement, économiquement, écologiquement. Cette partie de la population qui est responsable, jeune, de la vie de merde qui t’incombe. Celle qui a laissé faire un système où la destruction des forêts primaires pour de l’argent, entraîne au bout de la chaîne une pandémie mondiale qui la touche principalement elle. Cette partie de la population qui flippe aujourd’hui de ne plus te contrôler, et de te voir trinquer sans masque et en masse, en hurlant dans la rue : “Meurs, boomer, meurs !”


Benjamin Burtin, octobre 2020

PS : Toi aussi joue avec moi et retrouve toutes les expressions de boomer cachées dans cet article.

PS (bis) : Parce que j’ai 40 ans mais que je suis toujours un sauvage , on finit en musique.