Aura lieu ? Aura pas lieu ? Jusqu’au dernier moment la tenue du festival est restée en suspens. Finalement ce sera une version barrierée, pass-sanitairée, partout les gens disaient “c’est pas pareil”, “c’est plus ce que c’était”.
Pourquoi comparer, il est certain qu’en période de pandémie mondiale cette édition serait au-delà de l’ordinaire, d’ailleurs faut-il se réjouir qu’il y ait un habituel ordinaire quand il s’agit d’art. Bref Chalon Dans La Rue devait se réinventer et nous de même puisque nous y étions invités en mode “Carte Blanche”.

Têtes en l’air mais parfois très “Terre-à-terre”, on aime bien prendre les choses au mot. Festival des Espaces Publics, voilà ce qui est annoncé. Cela fait plus d’un an que l’espace public nous est sinon interdit, contraint ou éphémère. Le dehors est devenu le lieu de tous les dangers, des hordes sauvages de virus armés de protéines spike y rodent prêts à envahir nos poumons. Alors on a décidé de justement s’intéresser à cette notion d’espace public, du dehors, et puisque que Chalon pour nous c’est LA VILLE, on a choisi comme thème LA RUE.

Votre mission, si vous l’acceptez… Bon c’est nous qui la fixons donc on l’accepte (même si au passage on se dit qu’on est un peu fous ou cons). La mission disais-je : fabriquer chaque jour de notre présence une émission spéciale à inventer le matin, réaliser l’après-midi, monter le soir et diffuser/présenter la nuit en public. N’imp !!!

Alors on s’y est collé, on a fait discuté des inconnus, on est allés dans la rue, on a rencontré des gens, on leur a posé des questions, on les a filmé à leur insu, tiré le portrait des plus parlants, on a écrit de la poésie, bravé les intempéries, commencé tout feu tout flamme et fini rincés de fond.

Chaque jour un débat, chaque jour un journal politico-poétique, du ODIL en roue libre…

JOUR 1

18h08, sortie du square, je voulais te rencontrer. 
J’ai pris la première à droite et j’ai tenté de te suivre. 
Les sons les couleurs les odeurs, tes passagères et tes passants, t’allais trop vite pour que j’ingurgite tous tes mouvements. 
Toi la rue, tu fais pas de quartier, tu te promènes où ça te chante ! Je traverse tes artères pour te toucher au coeur, je bas ton pavé, j’empreinte tes boyaux pour prendre ton pouls. Partout j’ai posé la question, toi la rue, à qui appartiens-tu ? 

Rue : voie bordée de maisons dans une agglomération. Artère, avenue, boulevard, impasse. 

On m’a dit aussi que quand une chose court les rues, c’est qu’on a de la peine à la vendre. 
Que quand t’es pavé de quelque chose c’est qu’elle est fort commune. 
On m’a confié que t’étais le symbole de la vie urbaine, des milieux populaires. Qu’on pouvait être à la rue ou y descendre. 
Qu’on pouvait t’entraver ou te barricader. 
Zippo m’a dit que la rue, elle était à nous, les places, les routes, bagnoles, les vélos, les piétons, les skateboard, les sdf, les putes, les artistes, les manifestations. Les mioches, le goudron et sous les camera, l’agora. 

JOUR 2

Ceux qui passent, je les scrute, je les suis du regard, c’est chez moi. 
Celui qui part à 5 heures, le facteur, les p’tits business et la vieille dame en mobylette.
Immobiles et pleines de bêtes, des tâches de bitume et d’amertume, des auréoles et du pétrole. 
Ça me dérange, le bruit, ça m’énerve les inconnus. Petite gêne quotidienne qui me tortille juste assez pour rappeler que j’ai pas trop à la ramener, que ma rue, c’est pas qu’à moi.
Quand même, les règles, on les adapte en fonction de nos humeurs, on peut vite basculer du shopping au terrain foot. 
C’est marrant quand les costards croisent les gamins en pleine attaque.
Le vieux à la pancarte, qui crie tout fort que c’est pas lui, on gueule « mais on le sait, depuis le temps que tu nous le dis ». Il s’en fout, demain encore, il sera là. C’est chez lui.

Les rues, et pas la rue. 

Toutes ces présences, ces habitudes qui se croisent et se supportent, les nerfs qui lâchent, les cris des fenêtres, les lumières dans la nuit qui font croire aux jolis contes.
Et les matins, pleins d’courbatures, on a du mal à se décoller, on a du mal à la quitter. 
Tiens, des nouveaux, sont pas d’ici, ils sortent leurs chaises pour boire un coup, pour sûr, ça va râler.
Ça dépend, si y’en a d’autres… les règles, on les arrange, on les mélange, en fonction d’un équilibre bien précis, celui qui met en balance la moyenne de nos envies.
Et c’est comme ça, de p’tits plaisirs en inconforts, par des mots d’ordre contrariés, en ajustant nos mauvais plis, et sans céder à la panique, qu’on se fabrique, un lieu public.

JOUR 3

Déchets, des chaines. La rue salit, la rue oprime. Déraisonne son locataire. À l’air libre la rue emprisonne.
Être à la rue, comme lui appartenir, le trottoir, le bitume comme seul appartement. Quand la rue t’observe par le vent qui s’engouffre, t’embrasse, gerce tes lèvres de son souffle.
Que nous promet la rue pour qu’on l’aime? Qu’on la retienne ? Comment peut-elle encore nous extirper du confort de nos cabanes de béton armé ?
Charmé par son appel, ses murmures nous susurrant que l’on est dans le faux.Protégé de tout et surtout du danger qu’advienne quelque chose de beau.
La rue, on la fantasme, on s’en souvient, comme hier ou comme ailleurs. Mais on la délaisse, aux sirènes, aux commerces, aux prêteurs. On l’abandonne, on ne la connait plus, on y tremble, on y toise, on y exclu.
C’est notre foret mais sans tout ce qui nous nourrit, que les frayeurs de l’interdit d’une promenade avec ses ombres

La rue, la voie à suivre, la voix assurée. La rue parle, gronde, hurle des masures et des tombes.
On y longe les murs, on y fait sa place.On s’y affronte, on s’y enlace, on s’y entasse.La rue, se marche, se danse, se cuisine. La rue réveille les sens même les plus épuisés.
La rue s’organise en chaos, sanctifie la collision. La rue se libère en perpétuelle invention.
Partout, la rue s’improvise, les printemps s’y espèrent, putride ou vivifiante, les effluves s’insinuent, s’y respirent. L’esprit vagabonde en apesanteur puisque la rue est sans toit, on n’y prend de la hauteur, on y vise les sommets, même sans foi.
La rue se prend mais la rue s’offre aussi, la rue écoute, chacun et toutes, s’ouvre aux signes, aux demandes de qui veut être plus visible, moins excepté.
La rue, l’avant garde, ici se passe maintenant ce qui adviendra, sera accepté…


Vous voulez plus de portaits, des micro-trottoirs, de réflexions sur la rue au sur les festivals ? Découvrez également notre émission FAIRE PART, produite en amont du festival : 2 épisodes ci-dessous et des bonus sur le site de Chalon Dans La Rue.

Benjamin Burtin, Août 2021