Vous êtes près de 300 à avoir répondu à notre sondage intitulé “Vos enfants et l’école”, un énorme merci à vous. Cela a concerné 558 élèves, dont 31% de 2-5 ans, 37% de 6-10ans, 25% de 11-15 ans et 7% de 16 ans et plus.
Sans surprise cela nous redit combien, quand il s’agit des enfants, se cristallisent les craintes les plus profondes mais aussi de grands espoirs.
Vos réponses nous renseignent sur votre relation à eux durant ce confinement, mais aussi sur le lien que vous entretenez avec l’école.
Une école qui après deux mois rouvre ses portes pour le meilleur ou peut-être pour le pire.
Afin d’analyser vos réponses et faire le point sur la situation globale au moment de cette rentrée inédite, nous avons souhaité interroger ces personnes en première ligne pour accueillir votre progéniture : elles sont femmes, professeures en primaire ou collège, directrices de maternelle ou de lycée… À leur parole nous ajouterons celle d’une psychologue pour encore plus de recul.
Leurs mots, les vôtres, les nôtres, croisés pour donner à comprendre et pourquoi pas apaiser le rapport à ce pilier de notre société, ébranlé lui aussi par le COVID-19.

Pour répondre à nos questions

Assia

Professeure des écoles
Région lyonnaise

Céline

Directrice de maternelle
Région dijonnaise

Cindy

Professeure certifiée Lettres Modernes
Région chalonnaise

Nathalie

Proviseure Lycée général et technique
Région lyonnaise

Sabrina

Psychologue
Région montcellienne

Quelle est votre réaction face aux réponses à ces deux questions ?

Céline
Majoritairement les enfants ont bien vécu le confinement : peut-être est-ce parce que les parents étaient plus présents qu’à l’accoutumé et donc plus disponibles pour s’occuper d’eux. Ils ont « pris le temps » : un nouveau rythme qui casse avec ce qu’ils vivent habituellement.
L’école leur a manqué car c’est le lieu rassurant qui privilégie des interactions pour eux : on retrouve ses copains, sa maîtresse, c’est leur deuxième maison où parfois les enseignants les voient plus que leurs parents. Ce confinement a créé certainement un manque : les habitudes ont été arrêtées net.

Cindy
Ces réponses ne m’étonnent guère pour deux raisons. La première est que l’école ryhtme les journées des enfants-adolescents, cela fait partie de leurs repères quotidiens et que forcément ce « cadre » leur manque avec les amitiés, la vie de la classe, les enseignants, les temps de repas, de jeux, etc… Le confinement a bouleversé leur ordinaire et forcément ce qu’on connaît nous manque quand on en est privé. Et pourtant, le sondage montre qu’ils vivent plutôt bien ce confinement. C’est là la deuxième raison de mon non-étonnement : le cerveau humain a des capacités inattendues d’adaptation à l’environnement. Les enfants, comme nous, ont apprivoisé cette situation exceptionnelle pour la rendre « ordinaire » et le retour à la cellule familiale, l’élaboration d’emploi du temps à la maison, le travail calé sur des rythmes personnels de lever-coucher-repas… Tout cela aide à bien vivre cette période de « déscolarisation ». Encore faut-il avoir la chance d’être dans une sphère familiale et sociale plutôt stable, ce qui n’est pas le cas de tous mes élèves par exemple. Les 30% env. d’enfants qui ont mal vécu ce confinement est aussi importante à mes yeux et est le reflet sans doute de difficultés personnelles qu’on ne peut pas nier : l’enfance et l’adolescence peuvent être des périodes complexes et le confinement a aussi pu désarmer des parents de bonne volonté face à un-e enfant-adolescent-e déjà en conflit avec l’école et ses apprentissages. Les relations sociales étant au cœur de leur développement, certains ont pu aussi se sentir isolés voire se sont totalement coupés du monde, et par ailleurs on a placé les élèves au centre de problématiques que les temps d’école leur permettaient souvent de fuir. Je pense donc aussi à ces situations plus ou moins dramatiques face auxquelles nous avons été impuissants.

Nathalie
Je ne suis absolument pas surprise par le fait que l’école ait manqué aux enfants et adolescents, je m’attendais même à un pourcentage de « oui » beaucoup plus élevé à la deuxième question,
Les retours que j’ai de mes élèves et de leurs parents (ainsi que des professeurs avec lesquels ils sont en contact) montrent une grande impatience de revenir au lycée.
L’école est un lieu de socialisation, d’événements en tous genres, d’histoires personnelles. Ils y vivent des choses fortes qu’ils ne vivent pas ailleurs et qui dépassent de très loin les cours. Tout y est source d’apprentissages, bien au-delà de ce qui relève des matières enseignées.
Mes élèves de terminale sont désespérés car ils n’auront pas de bal de promo pour clôturer leurs années de lycée, mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Leurs amis leur manquent, les profs leur manquent, les surveillants et la CPE leur manquent…
Je suis beaucoup plus surprise par la réponse à la première question. En tout cas, pour les lycéens, ils sont beaucoup plus nombreux à l’avoir mal vécu. Quand je les appelle, ils me font part de difficultés non seulement à travailler, mais aussi à trouver un sens à leurs journées.
Le Président de la République a annoncé un jeudi soir que les collèges et lycées seraient fermés à partir du lundi suivant, La télévision a montré des images d’adolescents sautant et hurlant de joie devant leur poste en entendant cette annonce. Je m’attendais à voir le lendemain des élèves ravis de la situation. Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé : j’ai été assaillie de questions reflétant l’angoisse : « madame comment on va faire pour le passage en première / pour le bac  ? », « et les conseils de classe ? », « vous nous acceptez si on vient quand même ? », « notre classe est en retard en français comment on va pouvoir le rattraper ? ». Les élèves débarquaient sans arrêt dans mon bureau ou m’interpelaient dans la cour pour poser ces questions. Pourtant mon lycée n’est pas un lycée favorisé, au contraire. Les jeunes sont beaucoup plus responsables que les médias ne veulent bien le faire croire. Je trouve cela assez insultant d’ailleurs. Les étudiants de BTS sont inquiets de ne pas pouvoir faire leur stage en entreprise, même si on leur dit que cela ne les pénalisera pas pour l’examen.
Les témoignages que j’ai de mes collègues principaux de collège et proviseurs de lycée sont du même ordre que mes propres constats.

L’avis de la psy

Sabrina
Une majorité d’enfant a bien vécu le confinement et c’est très bien. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce résultat. Certains enfants sont particulièrement stressés à l’école voire même parfois en souffrance dans le milieu scolaire, on peut alors imaginer qu’une partie des enfants ayant bien vécu le confinement sont des élèves soulagés… Aussi, le confinement a permis à certaines familles de se retrouver et de se poser. On sait que parfois c’est justement le huis clos familial qui a pu être terrible. Mais dans les familles qui fonctionnent bien, les enfants ont pu apprécier de découvrir ces temps partagés. Et puis tout simplement pour beaucoup, avoir du temps pour soi, pour jouer, écouter de la musique, regarder un film, lire, dessiner est précieux.
Il y a quand même 9% des enfants qui ont très mal vécu le confinement. Est-ce qu’ils s’agit d’enfants anxieux qui se sont sentis débordés par les nouvelles inquiétantes concernant le coronavirus ? Par l’école à la maison moins sécurisante, moins contenante ? Est-ce que parfois l’anxiété parentale a pu venir teinter le quotidien de ces enfants ? Ou bien ont-ils souffert du manque de relation sociales avec leurs pairs ? Difficile de le dire mais ces enfants ont probablement besoin d’une attention toute particulière.

Comment expliquez-vous les réponses à ces questions ?

Cindy
L’autonomie fut une des données/contraintes fondamentales à cette « continuité pédagogique », alors forcément ils le furent davantage. La sociabilité a consisté à les placer devant les écrans un nombre d’heures totalement dément, et le rôle des parents a sûrement été très complexe entre télétravail, école à la maison et angoisses liées au contexte. Ce rapport au virtuel a isolé beaucoup de mes élèves qui se sont enfermés dans leur chambre, devant leurs ordinateurs et qui ne souhaitaient même plus sortir. Des parents démunis nous ont fait part de ce genre d’inquiétudes. Certes l’autonomie a parfois rimé avec une gestion équilibrée et personnelle du travail et des loisirs, ce qui a œuvré pour une diminution du stress que peuvent générer les rythmes scolaires traditionnels, mais elle a aussi rimé avec solitude et renfermement sur soi.

Nathalie
De nombreux élèves ont sans doute gagné en autonomie, certes, mais d’autres ont décroché. Ceux qui étaient plus fragiles, qui avaient moins de facilités, ont perdu courage. Il ne faut pas l’interpréter comme de la paresse ni comme du laisser-aller. C’est profond. La motivation est un moteur indispensable de la réussite. Comment les motiver à distance ? Par téléphone ? Par courriel ? En vidéo ? Rien ne remplace la présence au quotidien d’éducateurs qui vous encouragent et croient en vous.
Nous avons beaucoup d’élèves qui n’avaient pas d’équipement informatique ou qui le partageaient avec plusieurs frères et sœurs, voire avec leurs parents en télétravail. Nous nous sommes débrouillés pour leur fournir des ordinateurs, des smartphones et des abonnements Internet, mais cela ne suffit pas. S’ils partagent leur chambre avec leurs frères et sœurs et ne peuvent pas travailler au calme, s’il y a une mauvaise ambiance à la maison, s’ils ne peuvent pas se nourrir correctement (pour certains, la cantine, payée par la bourse, était le seul repas équilibré)… Ils ne sont pas dans de bonnes conditions pour apprendre. Sans parler de ceux qui ont perdu un proche ni des incertitudes sur l’avenir. Sans parler non plus de ceux qui sont victimes de maltraitance sans que nous puissions les aider, voire sans que nous le sachions.
La question de la sociabilité est également complexe. Vont-ils nous revenir plus sociables ou moins sociables ? D’un côté, on peut espérer que l’école leur aura tellement manqué qu’ils auront réalisé son utilité et respecteront davantage l’institution (quoiqu’il s’agisse là de savoir-être davantage que de sociabilité). D’un autre côté, cette crise est à considérer comme une blessure profonde, certains présenteront des troubles s’apparentant à un stress post-traumatique.
De plus, le respect des gestes-barrière et du protocole sanitaire ne sont pas de nature à favoriser les codes sociaux ni la convivialité. Ils ne pourront pas se serrer dans les bras, comportement qu’on leur voyait souvent, même pas se faire la bise. C’est d’une tristesse sans nom. Moi-même, je ne supporte pas l’idée qu’il ne me verront pas leur sourire derrière mon masque !

L’avis de la psy

Sabrina
Presque 20% des enfants se sont sentis plus stressés, c’est beaucoup. Mais il y a eu tant d’inconnues : l’organisation de l’école et des devoirs, la santé des proches, la circulation du virus, etc… C’est vraiment une expérience nouvelle où certains ont pu avoir l’impression de perdre le contrôle. Les psychologues constatent dans leur travail qu’avoir le sentiment que les choses dépendent uniquement de l’extérieur sans avoir de réel contrôle interne augmente le stress.
Le point positif est que 46% des enfants n’ont été ni plus ni moins stressées et que 34% l’ont été moins. Dans ces 34% combien sont les enfants à avoir perçu moins de pression? Au travail, je vois un certain nombre d’enfants dont les souffrances sont liées à l’école. On ne mesure pas toujours la source de stress et de pression que les journées d’écoles peuvent représenter pour les enfants, petits ou grands.
Beaucoup d’enfants sont devenus plus autonomes, les parents étant sans doute pris par du télétravail ou bien même physiquement absents. Peut-être est-ce une chose à garder en tête : en leur faisant confiance, en les “lâchant” un peu, les enfants sont capables de faire seuls. Pour autant, autonomie ne doit pas rimer avec solitude. Il est important que les parents s’intéressent à ce que l’enfant a fait.
Plusieurs enfants ont visiblement développé leur créativité. L’ennui a pu les pousser à trouver des ressources internes et à explorer le champ de leur créativité. Le stress a pu lui aussi conduire certains, dans une sorte de sublimation à se tourner vers une expression artistique. Et d’autres ont juste trouvé le temps dont ils manquaient pour se consacrer au dessin, à la musique, à la danse, au sport ou à toute autre chose.

Le résultat suivant vous étonne-t-il ?

À la question suivante, les parents ont répondu, dans un écrasante majorité (66%), ne pas souhaiter remettre leurs enfants à l’école après le 11 mai, 16% se demandent encore.
Ils nous ont confié pour la plupart, leur peur pour la santé des enfants et de leur famille. Vient ensuite la crainte de les renvoyer dans une école méconnaissable, les journées rythmées par des mesures stressantes impossibles à mettre en place. La notion de méfiance envers les décisions du gouvernement et des pouvoirs publics tient aussi une place non-négligeable.

Pour les 18% des personnes qui accompagneront leurs enfants aux portes des établissements, beaucoup le feront contraints par la reprise du travail, le reste estime qu’il est nécessaire pour les petits et les jeunes de retrouver leurs amis et que l’école est on ne peut plus importante.

Céline
Non, absolument pas. La situation a été anxiogène dès le départ : les annonces ont fait peur en annonçant que les enfants pouvaient véhiculer le virus avec fermeture des écoles en premier lieu. Ils s’étonnent que deux mois après le discours change et que ces mêmes écoles ouvrent en premier. Les interrogations et les craintes restent grandes.

Cindy
Ce résultat ne m’étonne pas et au risque d’exprimer le contraire de ce que l’on nous demande, c’est-à-dire « d’avoir confiance » en l’école, je dirais même que je suis rassurée d’un tel pourcentage de gens qui mesurent qu’en l’état actuel des choses, le retour à l’école ne semble pas fondé sur des arguments de bonne foi. Cette décision a lieu dans un contexte où la cacophonie des dirigeants est assourdissante mettant les gens devant des dilemmes ingérables. La confiance en l’Etat dans la gestion de cette crise sanitaire me semble très limitée dans le sens où la santé ne semble pas prioritaire et l’évoquer n’est devenue qu’un tic de langage politicien. Les mesures préconisées par les scientifiques sont infaisables sur le terrain, engageant les enseignants dans un nouveau chaos pédagogique où présentiel et virtuel vont se côtoyer, à un rythme toujours flou, sans consignes claires, selon des données incertaines… Bref, l’école n’est pas une hypothèse à tester, ni une garderie pour sauver l’économie : penser que les apprentissages seront efficaces après la reprise est un leurre, et si l’Etat se souciait vraiment des inégalités sociales dont il se vante de se préoccuper en ce moment, l’école n’en serait pas là où nous en sommes. Nous aurions des moyens, des vrais, pour faire progresser chaque élève, quel que soit son milieu socio-culturel, et de l’intérieur, je peux vous assurer que toutes les réformes menées à coup de poings et restrictions budgétaires sont loin d’œuvrer pour réduire ces fameuses inégalités que l’Etat semble découvrir. J’interprète donc ces chiffres comme le fait que les parents ne sont pas dupes et ne veulent pas prendre le risque de renvoyer leur enfant à l’école avec l’idée que l’état se déresponsabilise des conséquences sanitaires d’une telle décision avec des mesures prises à hâte, sans concertation, sans réflexion, sans « bon sens ». Et s’il paraît que « gouverner, c’est décider », je continue à croire que ce n’est pas imposer ce que j’ai décidé de décider sans rien planifier et « advienne que pourra ». Cette manière de procéder porte un autre nom que celui de démocratie.

Nathalie
Je ne suis pas surprise, la peur entretenue par les médias, les retient.
C’est malheureux à dire, mais cela nous arrange. Car nous ne pourrons pas acueillir tous les élèves.
Le protocole sanitaire est tellement contraignant que cela oblige à réduire considérablement les effectifs que nous serons en mesure de recevoir.
Ne pas pouvoir mettre plus de 15 élèves dans une salle (une grande salle) alors qu’une classe est composée de 35 élèves, étaler les arrivées au lycée pour qu’aucun groupe d’élève n’en croise un autre, leur faire se laver les mains avant et après chaque cours, tout nettoyer et tout désinfecter avant et après chaque cours avec un nombre limité d’agents d’entretien, j’en passe et des meilleurs… Tout cela va nous empêcher d’accueillir beaucoup d’élèves.

L’avis de la psy

Sabrina
Certains enfants ont hâte de retourner à l’école, ils veulent retrouver leur enseignant et leurs copains. Ils risquent de mal vivre ce retour à l’école où l’enseignant sera préoccupé par de nombreuses mesures d’hygiène et où les jeux avec les copains seront impossibles à cause de la fameuse distanciation sociale. Les enfants ne retrouveront pas leurs repères habituels et cela peut être source d’inquiétudes et de déception, surtout chez les plus petits qui ont probablement du mal à se représenter comment sera l’école dans les prochaines semaines. Les enfants de maternelle ne pourront pas être consolés physiquement par un adulte qui n’aura pas le droit de les porter, de les prendre dans les bras. Ils ne pourront plus partager les jeux, le matériel d’activité.
Au fond, quelle est la fonction de l’école ? L’instruction oui mais aussi la découverte de l’autre, du groupe, la vie sociale. 
Pour autant, d’autres enfants auront besoin de ce retour à l’école et s’acclimateront à ces conditions différentes.
Les parents, au-delà des contraintes professionnelles et de garde d’enfant doivent faire participer leur enfant à cette réflexion lorsque c’est possible. Il faut bien expliquer comment sera l’école et dans l’idéal, que le retour à l’école soit une décision conjointe.

Est-ce une bonne décision de maintenir cette rentrée ?

Assia
Non parce que bien évidemment dans ce contexte, nous sommes tellement submergés par les consignes et mises en places sanitaires drastiques que cette école n’en sera pas une. La dénomination service de garde rendu par l’éducation nationale serait plus juste. Les enfants qui vont y être confrontés ne retrouveront pas leurs activités habituelles, la journée sera rythmée par le lavage des mains et les adultes qui répètent de respecter les distances et gestes barrières divers. Je parle pour la maternelle car les contraintes sont moins handicapantes en élémentaire.
C’est une bonne chose dans la mesure où, certains parents n’ont jamais cessé de travailler et cela commence d’être compliqué pour de nombreuses familles. L’école dans laquelle je travaille sera en grande partie mobilisée pour les enfants des personnes gérant la crise sanitaire, ce qui était déjà le cas durant la période de confinement. Finalement avec les quotas d’accueil drastiques, on ne pourra pas accueillir beaucoup d’autres enfants. L’annonce nous semble donc inexacte puisque la réalité ne nous permet pas d’accueillir tout ceux qui voudront rescolariser leur enfant.
Non, car l’idée de réintégrer les élèves les plus déconnectés, les décrocheurs, reviendront sur la base du volontariat des familles et pour le moment, ces élèves là ne reviennent pas. Il fallait s’y attendre.
Oui c’est une bonne idée car désocialisés et confinés depuis tout ce temps, de nombreux enfants trouvent le temps long et ont besoin de reprendre une vie à l’extérieur. Cependant, la socialisation proposée, sera sans doute décevante. Des groupes en rotation, pas forcément avec les camarades avec qui l’on s’entend, etc…
Non car le virus semble être encore bien actif et la reprise des écoles assortie au déconfinement pourrait rapidement faire repartir l’épidémie. D’autant plus que de nombreuses familles en mal d’être accueillies, s’apprêtent à solliciter les grand-parents, ce qui n’est pas forcément judicieux.

Céline
Non. On dit souvent qu’il faut « tester » maintenant pour mieux préparer la vraie rentrée de septembre. Cela me dérange cette notion de test quand c’est en rapport avec des enfants.
On ajoute de l’anxiété à l’anxiété : les délais pour organiser cette rentrée sont dérisoires sur un sujet d’une telle importance c’est navrant.

Cindy
Vous aurez saisi que je ne pense pas que cela soit une bonne décision de maintenir cette rentrée car elle n’est pas planifiée. Je vous réponds ce jeudi 7 mai et je n’ai encore AUCUNE information de quelque instance que ce soit sur les conditions de reprise du 11 mai ! C’est inadmissible. « Il est urgent d’attendre », nous dit-on. D’accord, mais la notion de « volontariat » évoquée par le ministre semble se vider peu à peu de sa signification, comme beaucoup d’autres mots d’ailleurs dans la bouche de nos dirigeants, rien ne nous est dit sur les responsabilités engagées et l’application concrète sur le terrain de ces recommandations sanitaires et pédagogiques qui me semblent très déconnectées de la réalité.

Nathalie
Je n’ai pas à me prononcer sur cette décision, mais à l’appliquer. Un fonctionnaire est là pour fonctionner. Je peux toutefois apporter des éléments de réflexion.
D’un côté, pour toutes les raisons décrites précédemment, il est vital que les élèves reviennent : psychologiquement, pédagogiquement, socialement.
De l’autre côté, les conditions de ce retour seront telles que cela en annihile complétement les bienfaits, tout en faisant prendre des risques important à beaucoup de personnes.
Le protocole sanitaire à appliquer est incroyablement contraignant, Il paraît impossible de respecter toutes les mesures qui y sont détaillées, il va pourtant bien falloir le faire.
Les principaux de collège qui vont devoir ouvrir leurs portes le 18 mai sont dans un état de stress indescriptible.
Non seulement ils ont une charge de travail énorme pour tout préparer et organiser (il faut refaire les emplois du temps car cela n’a plus rien à voir avec un fonctionnement normal, et il faut tout prévoir pour appliquer les normes), mais ils doivent en plus convaincre leurs conseils d’administration, affronter les angoisses et les réticences, parfois l’opposition, de leurs personnels, sans parler de la pression exercée par le rectorat et les directions académiques.
Si, dans un ou deux ans, un parent d’élève porte plainte parce que son enfant est tombé malade en venant en classe, ou si un professeur est en justice parce qu’il a attrapé le virus en venant travailler, c’est la responsabilité pénale du chef d’établissement qui est engagée, ce n’est pas celle du ministre ni du recteur.
Les principaux de collège risquent la prison dans cette ré-ouverure s’il y a le moindre défaut dans la façon dont ils la mettent en oeuvre.
Les proviseurs ont davantage de temps pour se préparer car l’ouverture des lycées est moins proche, mais ils sont confrontés à la même problématique et encourent les mêmes risques que leurs collègues des collèges.
Ce n’est pas le cas, en revanche, des directeurs d’école, dont le statut n’est pas le même (les écoles n’ont pas de personnalité juridique propre). C’est sur les maires que repose cette responsabilité, et donc ce risque, ce qui explique les débats qui ont agité ces derniers jours le parlement sur cette question.
La première chose à faire : c’est de calculer combien d’élèves on va pouvoir accueillir chaque jour en prenant en compte tous les paramètres pour faire courir le moins de risques possibles aux uns et aux autres.
Une fois ce calcul fait, on réalise que l’on ne peut vraiment pas recevoir beaucoup d’élèves (une cinquantaine d’élèves au plus pour un collège moyen). Notre syndicat a fait une estimation à 15 % maximum des effectifs totaux de sixième et de cinquième.

L’avis de la psy

Sabrina
Certains enfants ont hâte de retourner à l’école, ils veulent retrouver leur enseignant et leurs copains. Ils risquent de mal vivre ce retour à l’école où l’enseignant sera préoccupé par de nombreuses mesures d’hygiène et où les jeux avec les copains seront impossibles à cause de la fameuse distanciation sociale. Les enfants ne retrouveront pas leurs repères habituels et cela peut être source d’inquiétudes et de déception, surtout chez les plus petits qui ont probablement du mal à se représenter comment sera l’école dans les prochaines semaines. Les enfants de maternelle ne pourront pas être consolés physiquement par un adulte qui n’aura pas le droit de les porter, de les prendre dans les bras. Ils ne pourront plus partager les jeux, le matériel d’activité.
Au fond, quelle est la fonction de l’école? L’instruction oui mais aussi la découverte de l’autre, du groupe, la vie sociale. 
Pour autant, d’autres enfants auront besoin de ce retour à l’école et s’acclimateront à ces conditions différentes.
Les parents, au-delà des contraintes professionnelles et de garde d’enfant doivent faire participer leur enfant à cette réflexion lorsque c’est possible. Il faut bien expliquer comment sera l’école et dans l’idéal, que le retour à l’école soit une décision conjointe.

Peur, motivation, résignation… Quel est l’état d’esprit de votre équipe pédagogique ?

Assia
Une équipe plutôt motivée puisque mobilisée tout au long de la crise pour faire un roulement auprès des enfants des personnels soignants. Cependant, nous croulons sous les nouvelles injonctions qui peuvent parfois être contradictoires, et changent d’un jour à l’autre en cette période d’incertitude. Il y a donc malgré une certaine motivation, beaucoup d’anxiété quant à la façon dont nous allons passer nos journées compte tenu des nouvelles dispositions. La charge de travail pour les directeurs est énorme et pour les équipes, il s’agit d’établir de nombreux tableaux, groupes, réaménager les locaux, repenser la circulation dans toute l’école et les différents temps de la journée.
C’est une tâche inédite, chronophage, qui ne nous apporte pas un sentiment de satisfaction comme lorsqu’on met en place des projets pédagogiques.
La résignation et la colère montent lorsqu’on nous somme, en plus de cela, de poursuivre l’enseignement à distance comme si l’on était disponible comme durant le confinement.

Céline
Une anxiété de haute voltige. À la peur personnelle d’être malade et les questionnement individuels sur le déconfinement et l’avenir proche de la situation sanitaire d’ici peu, s’ajoute une anxiété professionnelle avec de très lourdes responsabilités portées par les enseignants : les conditions d’accueil sont draconiennes et sont à l’opposé de ce que vivent les enfants habituellement à l’école. Ils seront plus libres en restant à la maison qu’en revenant dans ces conditions.
Alors on sait qu’on va le faire malgré tout : déjà car nous n’avons pas vraiment le choix et aussi car c’est un métier où l’on a cette capacité à se renouveler, à affronter les défis. Il y a quelques semaines on ne s’imaginait pas être aussi doué d’inventivité pour faire la continuité pédagogique.
Nous aimons être dans l’action : ce temps restreint d’organisation est difficile à vivre et une grande part d’anxiété partira une fois face aux enfants. Jusqu’au prochain défi…

Cindy
Une fois encore, à l’heure où je vous réponds, une bonne partie des enseignants qui m’entourent est très inquiète sur les conditions d’accueil des collégiens, sur les effectifs, l’organisation des déplacements, les désinfections de salles et matériels en journée, le respect des distances, les horaires, les récréations, la cantine, les toilettes, les masques, le respect des règles et gestes, etc… Bref, des peurs pratico-pratiques, très concrètes au collège. Par ailleurs, s’ajoute l’inquiétude sur la quantité et la nature du travail qui sera demandée : le cumul cours à distance et cours présentiels n’est pas concevable, les élèves ne seront sans doute pas ceux de nos classes, quid des emplois du temps en tant que professeurs mais aussi en tant que parents pour certains. La peur de la maladie vient se greffer aux questions purement professionnelles et la pression hiérarchique pour retourner travailler peut accentuer les craintes de certains. Beaucoup se sont emparés du « télétravail » et des rituels plutôt efficaces se mettaient en place et voilà que l’on déconstruit cela pour des apports pédagogiques qui semblent très limités et une durée de reprise très courte. Beaucoup se sentent démunis, angoissés, confrontés à des choix difficiles à faire, partagés entre l’envie bien sûr, et la peur de retourner en classe. Je sens autour de moi un véritable épuisement psychologique et nerveux face aux incertitudes qui règnent autour de cette reprise et des raisons de cette réouverture des écoles. Mais comme je l’ai dit plus haut, le cerveau humain a des capacités d’adaptation insoupçonnées… Heureusement ? Je ne suis plus très sûre.

Nathalie
C’est le sentiment d’insécurité qui domine,
Les personnels, et en particulier les enseignants, nous posent de nombreuses questions, très concrètes, sur la façon dont l’accueil pourra se dérouler. Cela va de « comment faire cours une demi-journée avec un masque qui sera rapidement souillé ? » à « peut-on demander aux élèves de désinfecter les ordinateurs ? » en passant par « peut-on se garer à l’intérieur du lycée pour éviter d’avoir à prendre le métro ? » et par « mes parents sont âgés, puis-je être dispensé de venir ? » ou encore « comment faire cours à la fois à distance et au lycée ? ».
Même s’ils ont peur pour leur santé ou celle de leurs proches, cela ne les empêche pas de réfléchir et de faire des propositions, toujours dans l’intérêt des élèves.
Ils sont force de proposition et nous discutons avec eux pour hiérarchiser les priorités. Par exemple, dans mon lycée, nous proposerons des séances pour la préparation à l’enseignement supérieur et au rattrapage du bac pour les terminales, pour la préparation à l’oral de français pour les premières.
Les professeurs, à une écrasante majorité, dans mon lycée comme dans les autres établissements, ont été remarquables pendant le confinement. IIs ont fait preuve de créativité en proposant des pédagogies innovantes, ils ont entretenu un contact étroit avec les familles, appelé régulièrement les élèves, nous ont alertés sur les situations inquiétantes… Ils ont sans doute encore plus travaillé que d’ordinaire. Ils méritent notre confiance.
Les chefs d’établissement n’ont pas envie d’utiliser la menace ni la culpabilisation pour les obliger à venir, pas plus que nous ne voulons les contraindre à faire « double travail ».
Il est d’ailleurs tout à fait possible d’organiser les choses de façon à concilier les préoccupations de tous, puisque nous n’accueillerons qu’une partie des élèves, ceux qui resteront chez eux auront aussi besoin de professeurs pour les faire travailler à distance. Nous aurons besoin de forces vives de part et d’autre, en mutualisant les supports pédagogiques. Cette crise aura au moins eu l’avantage de nous rendre plus soliidaires et de nous amener à explorer d’autres manières de faire

L’avis de la psy

Sabrina
Personnellement, mes enfants resteront à la maison. Ils font parti de ceux qui vivent une vie un peu idéale en confinement. Mon aînée n’a pas été aussi détendue et épanouie depuis longtemps. Chacun gère ses leçons et devoirs en autonomie, on se retrouve le soir après le travail et on a le temps. C’est vraiment précieux. En temps normal, on court toujours : le matin, le soir où il faut vite quitter le travail pour aller à la garderie, faire encore le long trajet jusqu’à la maison, et puis les devoirs à faire, les douches, le repas. Pas de temps pour se poser, pour jouer en famille. Depuis le confinement on peu être ensemble le soir, il n’y a plus d’activités le mercredi, chacun profite de son temps. Ma fille dessine, mon fils observe les insectes et les lézards, on joue au loup, on fait du sport dans le jardin. Le temps s’étire autrement et ça fait du bien aux enfants. Et comme ils se débrouillent plutôt bien avec la scolarité, on a décidé de poursuivre comme ça encore un moment.

À la peur personnelle d’être malade et les questionnement individuels sur le déconfinement et l’avenir proche de la situation sanitaire… s’ajoute une anxiété professionnelle avec de très lourdes responsabilités portées par les enseignants : les conditions d’accueil sont draconiennes et sont à l’opposé de ce que vivent les enfants habituellement à l’école. Ils seront plus libres en restant à la maison qu’en revenant dans ces conditions.

Céline directrice de maternelle

Si pour certains ce confinement restera synonyme de stress et de privation de liberté, d’aucuns ont clamé dès les premiers jours que cette période inédite devait faire émerger une prise de conscience, un retour à l’essentiel.
À la question “Votre vison de l’école a t-elle changé durant cette période et pourquoi ?”, 30% des sondés ont répondu OUI, et les raisons sont similaires à celles qui ont conduit les autres vers le NON. L’école est à la fois, un outil d’émancipation mais pas assez adapté au rythme de chaque enfant, un pilier indispensable de l’apprentissage mais où le niveau est en baisse. L’école est essentielle tout en oubliant parfois que les enfants apprennent de toutes leurs activités, artistiques et sportives, aussi de celles qui ne nécessitent pas d’être assis sur une chaise pendant 7H.

Le consensus se crée quand il s’agit du rôle des enseignants, ils apparaissent plus que jamais comme remplissant un rôle primordial. Et la plupart des parents interrogés, par manque de temps, de patience, de compétence, avouent ne pouvoir les suppléer.

Benjamin Burtin, le 11 mai 2020

  • Les prénoms ont été modifiés
  • Image d’illustration : MAXPPP / FRANCK CASTEL

Pour aller plus loin