Il y a quelques jours, j’ai rencontré Petit Jean.
J’avais entendu parler de lui la semaine précédente, via les réseaux sociaux, parce qu’au cours de sa marche il avait fait étape en Saône-et-Loire.
J’avais vu quelques photos de lui sur Facebook, avec son uniforme de médic peu classique et sa casquette de Marseillais, tout de rouge et blanc vêtu.
On aurait dit un costume de super-héros qui appelle au secours, pour qu’on le voit et qu’on l’entende. Comme ces silhouettes réfléchissantes, qui fleurissent les rond-points et persévèrent, d’acte en acte, chaque samedi depuis des mois…


Les gilets jaunes de toute la France s’étaient réunis à Montceau-les-Mines pour leur 3e Assemblée des Assemblées ce dernier week-end de juin.
Tu te rends, compte, au Montceau, chez nous à quelques mètres, sur le complexe sportif du Pouloux.
Un événement.
Avec l’équipe d’ODIL on ne pouvait pas faire l’impasse, c’est important ce qui se passe, ce mouvement traverse les tripes de tout idéaliste…

On avait un peu anticipé que les médias ne seraient pas trop ménagés, qu’une méfiance légitime était instaurée à leur égard et qu’il allait falloir du temps pour échanger avec les gens sur place. Et c’est ce qui s’est passé. Notre petit média de proximité, tout frais et pas encore totalement identifié en local, tu penses bien que ça ne faisait pas écho pour les Toulousains, les Bretons, les Aurillacois, les Stéphanois, les Parisiens et tous les autres…
Ils n’avaient à priori aucun intérêt à se saisir de nos micros roses et à déposer une parole, à nous confier leurs engagements. Et puis on a entendu que ce mouvement horizontal se refuse à l’individualisation, que chacun est solidaire du groupe et reste très prudent quand il s’exprime, souvent au nom de tous. Le principe c’est pas de représentation, pas de confiscation du pouvoir.

Sauf Petit Jean.
Deux trois personnes sont venus à notre rencontre sur le site pour nous parler de lui. Pour nous demander de l’écouter. On nous a confié qu’il était snobé par les autres médias. France 3 Bourgogne y compris n’avait pas eu le temps de s’intéresser à lui. Sans doute parce que l’angle de leur reportage était plus large, plus cadré.
Peut-être aussi parce qu’à priori, on ne comprend pas bien ce qu’il fabrique à marcher sous la canicule, pour traverser la France de part en part. Avec comme horizon la volonté de s’entretenir avec le Président le 14 juillet au petit matin. Rien que ça. Peut-être qu’il passe un peu pour un fou…

Nous on s’en fout, on défend qu’il faut donner la parole à ceux qui en sont éloignés au quotidien. Le fait qu’aucun média classique ne lui prête attention ce jour-là, c’est un argument suffisant en soi pour prendre le temps de l’écouter.

Et puis moi ce qui m’interpelle, c’est que Petit Jean, au milieu du collectif, il dit « Je ». Il s’expose, il cherche la visibilité.
Certains le soupçonnent d’être en mal de reconnaissance et en quête d’une notoriété (toute relative). On lui parle de Star Sytème. Moi ça m’amuse.
S’il avait envie d’être une vedette populaire, je me dis qu’il y a d’autres moyens moins pénibles que de prendre la route sur ses deux pieds par cette chaleur. Avec pas une tune, pas de caravane publicitaire ou de pédalier de rechange, pas de masseur embarqué ou de petits plats préparés pour le requinquer à la fin de la journée…
Avec lui, il n’y a que quelques bonnes âmes qu’ils croisent en chemin. Gilets Jaunes ou non, ils s’organisent, prennent une journée ou deux pour se rallier à sa cause et conduire le véhicule qui lui sert de chambre d’hôtel, étape par étape. Ils roulent quelques kilomètres et garent le petit 4×4 là où le soleil se couche, là où Petit Jean élira domicile pour la nuit. Et demain Hit the Road Again, en espérant que d’autres inconnus prendront le relais.

Quand je me suis retrouvée nez à nez avec Petit Jean, j’ai bien senti qu’il était seul et que comme n’importe qui d’entre nous il a besoin d’amour. Mais c’est parce qu’il en a à revendre justement, de l’amour. Pour ses compagnons de manifestation, pour les autres médics, les street médics, pour ceux qui militent pour une société différente et socialement plus acceptable. Pour plus de justice.
Sauf que Petit Jean, qui nous explique qu’une opération chirurgicale dévoilerait que son coeur est jaune vif, il ne fait pas de différence. Flics ou voyous, ennemis ou frères d’armes, soigneurs ou blessés, il pratique la règle de déontologie médicale dont il a hérité de son père d’adoption. Tous humains, tous égaux. Il n’y a pas de question à se poser, Petit Jean se dévoue corps et âme pour porter secours, sans discrimination.

Petit Jean, devant la carte de son périple. @Reporterre.

Et ce qu’il souhaite par dessus-tout, c’est que le gouvernement assume la violence faites au médics. Qu’il arrête sa provocation stratégique en poussant les secouristes à abandonner le front des manifestations. Pour que le mouvement s’essouffle, s’étiole, disparaisse… C’est comme ça qu’il analyse la situation.

Alors oui, il appelle à ce qu’on le rejoigne, demande des signatures à sa pétition, prend la parole au risque de froisser ceux qui sont en désaccord avec sa méthode et ses idées. Mais sa marche blanche, il la fait tout seul, courageusement.
Je ne sais pas si Petit Jean a raison, s’il s’y prend de la meilleure manière, et je me garderais bien d’en juger. En revanche, en passant une heure avec lui, assis sous la tonnelle, devant la carte sur laquelle il épingle son trajet, j’ai retenu deux choses.
D’abord, j’ai bien envie de connaître la suite de l’histoire, parce qu’avec sa détermination, je n’ai aucun doute sur son arrivée à l’Elysée le 14 juillet. Je me demande seulement comment il sera accueilli et par qui.
Ensuite, libre à vous de me croire ou non, mais cet homme-là qui n’a pas grand chose à perdre, il est prêt à mourir pour ses idées.
Et ça se respecte, c’est tout.

Laetitia Déchambenoit – Juillet 2019

Pour suivre la progression de Petit Jean c’est par ici : Marche Blanche des Médic ( Marseille Paris )

Et pour signer la pétition c’est par là : http://bit.ly/327AsWS