Ce film documentaire, c’est le résultat de la rencontre entre Nathalie et Émilie. Cette dernière, éleveuse en bovins près de Dijon, se questionne et agit pour le bien-être de ses animaux depuis leur naissance jusque dans leur abattage ; notamment depuis les scandales rendus publics sur ce qu’il se passe à l’intérieur des abattoirs. Un sujet houleux qui alimente beaucoup l’actualité, qui questionne la place des producteurs tout autant que celle des consommateurs et qui, pour Nathalie, représente un sujet dont des auteur.e.s comme elle se doivent de s’approprier.


Peux tu nous dire quelques mots sur toi, ton parcours, ton chemin vers la réalisation, tes autres projets ?

Au départ, rien ne me prédestinait de manière évidente à la réalisation ni au montage de films même si tout était déjà là sans que je le sache. Suite à des études de germaniste, j’ai travaillé avec la langue allemande notamment dans le domaine viticole, touristique, industriel et commercial pendant 15 ans. Jusqu’à ce que mon mari, pour la naissance de notre premier enfant achète un premier caméscope mais surtout un banc de montage où il y a eu une véritable révélation. Je me suis donc formée pendant plusieurs années avant de passer pro et de travailler à mon compte en collaboration avec un cadreur et une voix off pour aujourd’hui réaliser et monter des films promotionnels pour les entreprises du Val de Saône. Toutes ces années à pratiquer la musique, le dessin et la peinture depuis mon plus jeune âge font aujourd’hui écho en s’enracinant dans les exigences du montage vidéo que sont le sens de la couleur, du mouvement et du rythme ! « La ferme d’Emilie » est donc mon premier documentaire, un premier court-métrage militant sur le sujet sensible du bien-être des animaux en élevage et au droit à une alimentation saine! Ce projet est arrivé sans crier gare dans ma vie suite à la lecture d’une interview d’Emilie Jeannin dont les valeurs entraient en résonance avec les miennes. Pour l’instant, aucun autre projet de film n’est en vue, si ce n’ est dans l’immédiat d’accompagner celui là en ciné-débats et festivals afin de poursuivre mon engagement pour faire valoir les valeurs qu’il défend. Mais pourquoi pas « La ferme d’Emilie 2 », une fois que le camion sillonnera les routes de France ?


Réaliser et être engagée, comment cela se traduit ? Qu’est-ce-que cela implique pour une réalisatrice dans la façon de travailler?

C’est un sacerdoce ! Il faut mêler la recherche d’informations, le travail et le silence.

C’est une traversée chronophage où l’on est moins disponible pour ses proches, il faut que l’environnement familial et amical soit solide et solidaire car vous les embarquez forcément directement ou indirectement avec vous !

Il faut également s’entourer d’une équipe fiable prête à s’engager à vos côtés car il y a beaucoup de bénévolat. Nous ne sommes pas une boîte de production  mais des citoyens en quête de sens, une petite équipe soudée et volontaire ! Même si nous avons réussi à trouver quelques fonds grâce à des donateurs, faire un film même en format court et le communiquer a un certain coût ! Il faut être prêt à investir de sa personne et de sa poche ! Je ne serai jamais assez reconnaissante auprès de toutes ces personnes qui m’ont permis de le faire ! Il a fallu aussi beaucoup lire, 9 mois de recherches intenses pour comprendre toutes les facettes et les enjeux du sujet à défendre, plusieurs mois de montage exigeant pour rendre au plus juste ce sujet délicat tant sur le fond que sur la forme, il a fallu aussi beaucoup de solitude pour rêver le projet et se mettre au clair avec lui, et enfin consacrer du temps à échanger avec des éleveurs, des abatteurs, des mangeurs et même des végans pour comprendre ce qui se joue à tous les niveaux ! Le documentaire est le format privilégié de l’engagement mais qui dit engagement dit aussi activités parallèles au film lui même : animation d’une page facebook dédiée au projet, création d’espaces de discussion entre citoyens.

Émilie au premier plan, Guillaume Rocca, cadreur du film au second plan


Rendre visible au grand public la démarche d’Émilie, qui est une démarche singulière et unique dans le monde de l’élevage, c’est une manière de faire s’impliquer le spectateur-consommateur ?

Complètement !
Le film militant a pour vocation d’interpeller le spectateur, de le faire réagir et de l’encourager à agir . Dans « La Ferme d’Emilie » nous prenons le contre-pied des horreurs diffusées dans les élevages intensifs, les transports et les abattoirs et le contre courant d’un système de malbouffe pollueur. Aujourd’hui nous sommes tous au courant de ces abus. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi un propos constructif, ne mettant pas qu’en valeur les idées d’une femme et du bon sens paysan, gardien de la Terre , mais aussi la beauté de la nature, des animaux et du lien homme-animal. La sensibilisation du public par la violence des images chocs a été utile mais elle a ses limites, il faut aussi toucher le cœur des gens par le beau, par des solutions sensibles, conscientes et réalistes qui le sortent de l’impuissance !

Le pouvoir du consommateur est énorme, quand il mange, il vote, c’est la raison pour laquelle, l’information doit circuler impérativement de manière constructive !

Emilie n’est pas la seule à se battre pour un élevage respectueux des animaux, des éleveurs et des consommateurs, en revanche elle sera la première à le labelliser et j’ose espérer que son portrait donnera envie au public d’aller à la rencontre des éleveurs qui partagent les mêmes valeurs qu’elle. Choisir son éleveur comme on choisit son médecin, ce serait magnifique qu’une nouvelle alliance voit le jour !


La retranscrire avec tes outils, des outils qui sont de l’ordre de l’image, est-ce selon toi une forme de devoir ?

Plus qu’un devoir, cela relevait d’une nécessité intérieure et d’une évidence! Il n’y a rien de pire que de subir des images ou des textes violents en restant dans une immobilité imposée. J’ai vécu ces horreurs avec beaucoup de douleurs dans mon ventre…Construire ce film, mettre en valeur le propos d’Emilie, c’était une manière de transformer le plomb en or, de poser une pierre et un acte concret, positif et cohérent avec les outils dont je dispose ! En fait j’ai la chance d’avoir trois cartes électorales pour voter : une carte de crédit quand je fais mes courses, une carte SD dans ma caméra et une carte graphique sur mon banc de montage ! C’était le moment de les mettre au service !

Guillaume Rocca, cadreur du film, photo de tournage


Le choix du portrait pour aborder une question aussi dense, c’était évident pour toi ?

Très évident oui. D’ailleurs déjà en peinture, le portrait a toujours été mon sujet de prédilection ! L’être humain est fascinant : Il est à la fois la fleur de lotus et la vase du marécage, pétri dans ses paradoxes à chercher désespérément une vérité qui lui échappe, il en est touchant ! Je n’aime pas seulement les animaux, j’aime aussi l’être humain, surtout quand il innove avec le cœur, quand il sort de la pensée unique, il est beau ! Je trouvais aussi très intéressant de faire le portrait d’une femme sur une question aussi masculine que celle de l’abattage !

Je voulais rendre Emilie familière, et être au plus près d’elle pour sentir et comprendre ce qui anime ce personnage fort dans son intimité jusqu’à entrer dans son monologue intérieur quand elle remercie sa bête. Sa parole intime devient alors une déclaration publique, véhiculant le bon sens paysan et ce lien qu’il entretient avec les animaux .

Porter un tel projet d’abattoir mobile requiert à la fois force et sensibilité, mettre en avant ses valeurs par un portrait, c’était pour moi avant tout faire connaissance avec le personnage qui les porte, voire s’y attacher…pour que son déchirement et sa ferveur deviennent nôtres, et s’y reconnaître comme dans un miroir…


Le documentaire est accessible à tous, en ligne. Comment imagines-tu la suite ?

Puisqu’il est accessible à tous, librement et gratuitement, nous savons pertinemment qu’il sera accueilli par toutes les sensibilités, et ce ne sera pas forcément dans notre sens ! Je préfère qu’il suscite le débat plutôt que l’indifférence. Chacun est libre de placer dans sa vie où il veut son curseur du goût, de la sensibilité et du sens ! Cependant je pense qu’une forte attente sociétale entrera en résonance avec les valeurs d’Emilie ! Je suis loin d’être la seule à être animée par un désir de changement !
Dans ce format court, tous les angles du sujet n’ont pu être traités, beaucoup de questions resteront en suspens. Il faudra en parler, inévitablement.
Nous avons déjà des demandes pour des soirées projections débats, c’est le but, il est fait pour être un support de discussion entre citoyens. J’espère qu’il sera aussi diffusé dans les lycées agricoles et autres centres de formation, car la nouvelle génération est porteuse. Mon plus grand souhait est qu’il circule largement et qu’il puisse insuffler une nouvelle alliance entre les animaux, les éleveurs et les consommateurs !
Il ne sera qu’une goutte d’eau dans l’océan des bonnes initiatives mais c’est bien cette multitude de gouttes d’eau qui fera que les choses bougeront !


Des idées de prochains sujets sur lesquels militer avec ton regard ?

Aujourd’hui c’est l’ère artificielle qui va prendre le relais sur les productions industrielles. On nous prépare les faux œufs, les faux laits et les fausses viandes de demain. Nous sommes donc d’un côté dans une urgence pour préserver la planète et la biodiversité et de l’autre dans l’aboutissement de nouvelles technologies bourrées de pétrochimie et d’hormones où il faudrait se couper définitivement du vivant en se passant de lui. Allons nous faire les bons choix ? Saurons nous concilier Nature et Progrès ? Moi je veux voir les hirondelles revenir nicher sous mon toit, je veux continuer de voir des animaux dans nos prairies. Je ne veux pas d’un monde sans animaux !

Il faudra soutenir des gardes fous et des lanceurs d’alerte, il faudra retrouver le chemin de l’émerveillement si l’on veut devenir des êtres complets ! Une vache n’a rien de banal…Non, rien n’est banal !