On n’hérite pas seulement de manière consciente ni personnelle d’ailleurs.
La mémoire d’un territoire, son esprit, flottent parfois dans l’inconscient collectif des peuples.
Alors que pourrait avoir à transmettre une commune aussi jeune et culturellement dépendante de l’exploitation que Montceau-les-Mines ? N’est-ce que le caractère de ses habitants ? La contestation peut-elle s’hériter ? L’esprit de lutte irrigue-t-il les générations quelques soit leur statut social, leur âge, leur sexe, leur origine, leur obédience politique ?
C’est pour répondre à ses multiples et complexes questions, que le réalisateur montcellien Benjamin Burtin a souhaité interroger celles et ceux qui peuplent cette ville. Syndicalistes, musicien-ne-s, élu-e-s ou simples citoyen-ne-s, toutes et tous livrent une relation intime avec leur territoire et leur engagement, lors d’entretiens tendres et subtils menés par l’ethnologue Caroline Darroux.
On a rencontré Régis au printemps, au local de répétition de son groupe, Hors Contrôle.

Retour d’expérience de Caroline Darroux

La contestation, la revendication.
Tu en es un peu le porte-voix ici.
Ben l’avait en tête dès le départ. On voulait t’entendre, sur le mouvement Skinhead à Montceau, la ! ça te vient d’où, qu’est-ce que ça fait au bassin minier quand tu chantes dans Hors Contrôle

Moi, ce qui me tenait, c’était d’aller au Bois du Verne.
Le repère de La Bande Noire. J’avais rencontré ce gars passionnant, Yves Meunier, j’avais lu son bouquin sur La Bande Noire, le seul vraiment sérieux et précis sur eux, écrit comme un roman. Top.
Pendant les soirées d’hiver, j’avais somnolé entre le bistrot où ils se retrouvaient et les explosions, les prises d’otage, les sabotages. Tous les mouvements anarchistes se tournaient alors vers Montceau : Lyon, Paris, les fanzines parlaient de la propagande par le fait que les mineurs en
colère avaient soigneusement organisé, par petites bandes, pas plus de vingt gus par groupe d’activistes, pas de trace écrite, des actions radicales, ils faisaient trembler Chagot.
« Les gars, ils se retrouvaient la nuit dans la forêt… », disait le grand-père, l’air de rien dire.
C’est ça qui pousse à aller chercher, quand l’ancien dit mais ne dit pas. Qu’est-ce qu’il dit le pépère… qui c’est qui allait dans la forêt… c’est tout l’art de la parole ouvrière. Faut apprendre à donner du poids aux mots, parce que des mots, fils, t’en recevras pas beaucoup.
Dans mon imagination, que tu habites au Bois du Verne, c’était un signe.
Il y avait une logique, que tu portais en permanence et pas que dans tes morceaux.
Je me rappelle la chaleur humaine et la fumée de clope qui débordaient de ton petit squat de répèt ce jour-là. A quatre, on était dans un mouchoir de poche, assis sans plus pouvoir bouger.
Glug, Ben et toi liés par cette franche camaraderie des soirées mémorables. Complicité et pudeur masculine si serrée qu’elle pourrait fissurer les pierres les plus dures. La Bande Noire est vite arrivée sur la table. Ça a posé le cadre. Du coup on n’a pas perdu de temps avec les préliminaires. Et toi tu mâches pas tes mots. Alors, nous non-plus.
Je t’ai traité de futur vieux con… parce qu’il y a un truc qui me fascinait pendant qu’on discutait et je voulais que tu approfondisses. C’est la manière avec laquelle tu as réussi à mettre dans la même phrase les casques de mineurs et les pots de fleurs. Une image forte et ambiguë. Ton grand-père a retourné le casque qui l’a protégé de la mort pour en faire un pot de fleur, mettre de la terre à la place de son crâne, une graine à la place de sa cervelle. C’est pas pratique comme pot un casque de mineur. C’est instable, ça résiste. Ça résiste dans la durée en plus, parce que même si c’est pas pratique, pourtant c’est encore là, dans ta mémoire, dans tes phrases de ce jour-là, et ça nous touche en même temps que ta chaleur humaine et la fumée.
Ça résiste parce que, en regardant ces fleurs dans les casques de mineurs, on ne peut pas s’empêcher de penser à la terre des galeries et à nos sueurs froides. La terre du cimetière aussi qui recouvre les copains pulvérisés. Ça résiste parce qu’on y a cru au départ et qu’on s’est fait avoir, ils remplissent toujours leur poche et nous on crève encore la dalle.
Même si la fleur est belle, désormais elle restera noire. Quand tu t’es sali les mains, quand l’ombre t’a entouré jour et nuit au fond du trou, quand le noir a imprégné tes pensées, il est en toi, il persiste à chaque instant.
C’est lui qui rend indocile. Against. C’est lui qui s’échauffe à l’intérieur jusqu’à renvoyer la violence endurée en silence.
Il faut avoir perdu une fois, pour goûter l’amertume de la revanche.
Les vieux cons, comme les tatouages et les chansons gardent les traces profondes de ceux qui demandent à être vengés.
Il y avait une taupe qui avait infiltré la Bande Noire.
Un ouvrier, payé cher, pour vendre les siens.
C’est ça qui rend vieux con aussi, la loyauté devenue une babiole de supermarché, pis la majorité silencieuse. Savoir qu’on pourrait gagner en restant intègres, avec notre débrouille et nos règles simples. Pour peu qu’on soit capables d’être unis.
Alors dans ses concerts, The King of Lololo fait de la musique politique, il rassemble.
Bon, euh, j’ai pas osé te le dire, mais tu ressembles un peu à mon grand-père quand même. Mais en plus jeune hein !


Si tu veux découvrir le dernier album d’Hors Contrôle, Les Couleurs dans le Temps,
c’est par là : https://wiseband.lnk.to/Les-couleurs-dans-le-temps