On n’hérite pas seulement de manière consciente ni personnelle d’ailleurs.
La mémoire d’un territoire, son esprit, flottent parfois dans l’inconscient collectif des peuples.
Alors que pourrait avoir à transmettre une commune aussi jeune et culturellement dépendante de l’exploitation que Montceau-les-Mines ? N’est-ce que le caractère de ses habitants ? La contestation peut-elle s’hériter ? L’esprit de lutte irrigue-t-il les générations quelques soit leur statut social, leur âge, leur sexe, leur origine, leur obédience politique ?
C’est pour répondre à ses multiples et complexes questions, que le réalisateur montcellien Benjamin Burtin a souhaité interroger celles et ceux qui peuplent cette ville. Syndicalistes, musicien-ne-s, élu-e-s ou simples citoyen-ne-s, toutes et tous livrent une relation intime avec leur territoire et leur engagement, lors d’entretiens tendres et subtils menés par l’ethnologue Caroline Darroux.

Retour d’expérience de Caroline Darroux

Quand on passait au Magny cet hiver, on palpait la lutte à pleins bras, sur le rond-point. 
Toi, tu faisais partie de ceux qui s’organisaient. 
Adapter l’espace, approvisionner ceux qui restaient dormir, trouver les moyens d’avoir chaud, construire, clouer, occuper les lieux vraiment. 
Tu faisais la transmission, tu faisais passer les messages pour faire comprendre la mobilisation, en maîtriser l’image, veiller au respect de ses droits.

Pour nous, ce n’était pas évident de bien nous positionner. Tous les média étaient sur votre dos. On était d’accord avec Laëtitia qui t’avait croisé sur le rond-point, on ne voulait pas rajouter une couche de blabla sur la réalité en construction. Odil a du respect pour la réalité.
Ce qui était en train de se passer échappait, en fait, à tous. 

« Le gilet et/ou le triangle doivent être utilisés en cas d’immobilisation du conducteur ou du véhicule sur la chaussée ou ses abords suite à un arrêt d’urgence. »

L’urgence était arrivée. De partout. Urgence de s’arrêter. Dysfonctionnement grave repéré dans le moteur de la machine. Risque d’implosion.

Au Magny, deux milliers de personnes se sont immobilisées d’urgence. Moi, ça me cause, parce que je vis dans un village de deux cents habitants. Le village du rond-point du Magny, c’était dix fois la population de mon village. Alors oui, vous voir tous ensemble, c’était plus fort que tous les commentaires que je pouvais entendre.

A notre manière, on voulait prendre soin de la réalité en train de se dérouler. Alors on a proposé de t’écouter avec attention. 
Comprendre ce que ça fait à quelqu’un d’être traversé par la lutte du Magny. Écouter comment ça vient de loin et de profond.

« Le conducteur doit posséder un gilet de sécurité fluorescent homologué, avec un marquage CE apposé sur celui-ci, à l’intérieur du véhicule, dans un endroit permettant de le prendre facilement avant de sortir du véhicule. Le non-respect de ces obligations est passible d’une amende pouvant aller jusqu’à 375 €. »

On a été bons élèves, dociles, on a obéi à la lettre. On pensait que tout ça, c’était pour notre protection. 
On était 40 millions. Des millions à faire machinalement la même chose, acheter un gilet et un triangle, les ranger avec précaution tout en les laissant accessibles (on s’est fait des nœuds dans la tête pour y arriver), les sortir pour exercer notre responsabilité citoyenne, en cas d’accident de la vie.
On a donné notre consentement à l’état et il règle nos gestes, nos réflexes, nos achats.
Ce matin-là, quand on s’est retrouvés avec toi, tu nous as décrit le tremblement, le sentiment de trahison, comme une vague qui te prend et qui gonfle.

Accueil chez une militante, ça posait le décor. 
Accueillir chez les autres, ça demande de la confiance. C’est comme déplacer les lignes de ce qui avant n’était qu’à nous, rien qu’à nous et qui soudain se partage avec les autres. On multiplie ainsi les lieux où l’on se sent chez soi.
C’est dans ces petits faits là que s’écrit l’histoire commune. 
On ne peut rien comprendre aux mouvements des peuples si l’on n’a pas d’estime pour les gestes infimes et les petits changements qui les font se transformer.

Très vite tu as parlé de ta mère. 
Je me questionne beaucoup sur la place et la parole des femmes dans la lutte. Depuis qu’on a commencé à agiter nos questions sur l’esprit contestataire dans le bassin de Montceau, on nous envoie toujours chez des hommes.
Tu dis que les femmes, même si elles étaient souvent dans l’ombre, donnaient le souffle de l’action. Elles diffusaient les idées aux enfants, au mari. Elles permettaient que ça dure en prenant en charge l’intendance ordinaire. Si elles flanchaient, le bonhomme aussi. 
Est-ce toujours le cas aujourd’hui?

Dans les histoires des hommes en lutte, les femmes sont omniprésentes comme des figures: c’est la grand-mère qui cache le résistant, la mère qui porte le pantalon, la fille qui ne se laisse pas faire, c’est la femme insoumise, la voisine qui aide. Toujours racontées par les autres. 
Les femmes déploient un principe actif des luttes, un principe difficile à saisir, c’est autre chose que l’action directe dans les manifs ou à la tribune.
Les femmes portent un rôle de persistance. Elles activent des continuités.
Avec Ben, on garde ça dans un coin de nos têtes, pour plus tard.

Pour toi, la ferveur du Bassin Minier, et d’autres lieux en France vient de ce que les gens ont été en contact récent avec la lutte.
Avoir côtoyer dans la famille des individus qui ont lutté pour leurs droits et contre les injustices, en avoir hérité, garder ça à l’esprit. Être plongé dans un bain de récits, d’attitudes, de manières de réagir face aux événements. S’en imprégner. 

Très vite, l’esprit se réactive chez l’enfant qui grandit.

Tu racontes cette expérience fondatrice, petit sous-marin dans la cour de l’école de ton enfance, tu regardes les jeux de pouvoir, tu comprends les déséquilibres dans les rapports de force. Tu te bats et tes premières bagarres se structureront en combats avec le temps. 
Un matin, après avoir été docile, un voile se déchire alors qu’on t’annonce les licenciements, ceux des autres, puis le tien. Tu as vu le précipice. Le sol a cédé sous tes pieds, libérant ta résistance en sommeil.
Plus d’argent pour remplir le réservoir de la voiture, plus de voiture pour aller travailler, plus de travail pour gagner de l’argent et remplir le réservoir à nouveau. Jusqu’à l’absurde. 

Alors t’as mis ton gilet jaune, ce qui te reste de ton droit d’être protégé. 

En vrai, ce n’est même pas de l’ironie, une fois qu’on n’a plus la bagnole, il ne nous reste que ça.
Et c’est avec du jaune et quelques bandes fluo qu’on va s’asseoir sur l’autoroute, faire brûler des barricades à la sortie des villes, se battre avec la police. 

Notre gilet au marquage « CE » est leur cible. On nous balance des grenades, des gaz, on nous tire dessus. Ça pourrait être une farce. Mais les blessés se comptent par milliers désormais.

Il est une nouvelle identité, disponible pour l’arrêt d’urgence de 40 millions de conducteurs. Personne n’aurait pu l’imaginer. 
C’est un acte collectif de rupture.
Nous avons pris l’habitude de nous fréquenter, ça nous fait du bien, ça nous change, ça nous donne de l’espoir, et c’est comme ça qu’on retrouve du pouvoir.

Tu sais, le message est passé Pierre-Gaël, t’as fait le boulot et les autres avec toi. 

Tout le monde en parle aujourd’hui et les familles s’engueulent à chaque repas. T’as celui qui dit que le jaune c’est la couleur des cocus, t’as celui qui rigole avec sa cravate en soie, t’as celle qui sait pas mais qui est vénère et qui comprend pas pourquoi, t’as l’autre qui dit rien et qu’en pense pas moins. T’as aussi ceux qui auraient fait mieux mais qui n’y étaient pas. Quelque-chose mûrit, et ça prend du temps de faire mûrir ces fruits là.

Faut se rappeler au creux de la vague, de tous ces enfants qui baignent dans votre lutte et qui la réactiveront bientôt. Chaque jour de plus où persiste l’esprit de votre lutte est un jour gagné. Chaque jour de plus est acquis et ne pourra pas être repris.
La masse docile trahie a toujours été prise au sérieux, quand elle se met en colère, elle est la seule qui fasse frissonner les états. Elle possède une intelligence moléculaire de la lutte, un savoir inné qu’il lui faut cultiver.

Portons-lui attention, considérons avec précision son action et arrêtons notre blabla.