Camille Rouet est originaire de Saône-et-Loire.
Lors de ses études en école d’ingénieur, il a senti un malaise : sa formation et ses applications allaient-elles être profitables à la société et la vision qu’il porte ?
Avec ses camarades de promo, il a mené un projet de reportage pour évoquer des aspects de l’écologie rarement exploités.
En effet, aujourd’hui on entend parler de nombreuses démarches pour transformer et faire bouger les choses afin de sauver la planète, mais elles demeurent individuelles ou illusoires.
Pour que les actes soient vraiment efficaces, et surtout à échelle globale, il faut effectuer des changements radicaux, qui cohabitent difficilement avec le capitalisme et avec l’idée de croissance.
Non, les trottinettes électriques ou l’engagement sur le tri des déchets de Mcdo ne vont pas sauver la Terre !
Camille Rouet nous parle de son film et de sa vision du monde.


Faire du documentaire militant, c’est un truc qui t’anime depuis longtemps ?

Au commencement on a surtout profité du privilège d’être en école d’ingénieur : les associations sont très bien financées et très actives.
On était donc quatre ami·es à faire partie de l’association d’audiovisuel du campus et on a eu l’envie de faire des vidéos un peu militantes avec l’aide de l’association écologiste.
Notre motivation provient en partie du malaise ressenti en envisageant la carrière qui nous était offerte et qui – contrairement au discours de l’administration – ne nous semblait en rien profitable à la société.
On a principalement réalisé le documentaire Ingénieur pour Demain en 2017 [1], qui questionnait la perte de sens dans le milieu des étudiants et jeunes ingénieur·s.
La vidéo a eu un succès relatif chez les jeunes et futur·es ingénieur·es et a permis de faire éclore la question du sens dans plusieurs écoles.

[1] Ingénieur pour Demain : https://youtu.be/72WzOAGzY1M

Comment on se lance pour faire un documentaire comme celui-ci ? 

Je ne sais pas s’il faut employer le terme documentaire ou reportage, mais ce qui est sûr, c’est que réaliser des interviews filmées est beaucoup plus simple que de réaliser un court-métrage.
Dans un court-métrage, il faut maitriser les aspects techniques à tous les niveaux : scénario, jeu d’acteur, décor, lumière, bruitage, cadrage, montage… un vrai casse-tête.
Pour des interviews filmées, il « suffit » de disposer du matériel minimum (appareil photo, trépied, micro, PC avec logiciel de montage), d’avoir un peu d’entraînement et de contacter les bonnes personnes (le fait de se présenter comme étudiant ingénieur aide sans doute à obtenir les interviews).
Ça demande donc un certain nombre de conditions matérielles mais ce n’est pas impossible. 
Ensuite, il faut avoir un sujet qui nous intéresse et l’envie de le partager.

Avec l’équipe de réalisation, il nous a semblé que dans certains milieux écolos, il manquait toute une réflexion sur les causes structurelles des problèmes environnementaux. L’écologie individuelle est très en vogue car elle ne demande pas de remettre en cause les jeux de pouvoir qui organisent la production et donc la pollution.

Elle est d’ailleurs une façon pour les entreprises de lutter contre les mouvements écologistes : par exemple, les grands producteurs de boisson ont dû mettre en œuvre des campagnes promouvant le recyclage comme acte citoyen par excellence dans le but de faire oublier leur abandon du système de consigne, plus écologique [2].
Pour dépasser l’écologie individuelle, nous avons voulu faire passer ce message : les actions individuelles sont limitées par notre système politique et économique. Plus particulièrement nous avons voulu nous attaquer à deux des piliers idéologiques du capitalisme : l’impératif de croissance et le mythe du progrès salvateur, sensés apporter prospérité sociale et écologique.
On s’est lancé en cherchant des personnes qui nous semblait avoir un discours pertinent sur le sujet.
Grâce au matériel de l’association La Mouette et le soutien de l’association Objectif 21 pour les quelques déplacements, on a réalisé en quelques mois des interviews sur Lyon, Paris, Clermont-Ferrand et Grenoble.
Le plus long a été ensuite de sélectionner, couper et recoller les différents discours pour avoir un tout cohérent, structuré et agréable à regarder.

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/2019/02/CHAMAYOU/59563


Tu voudrais faire des choses en Saône-Et-Loire ?
Faut-il absolument partir dans les grandes villes pour faire du cinéma documentaire ? 

Personnellement je ne sais pas où je vais atterir dans les années qui viennent. En tout cas il est possible de réaliser des films à peu près partout tant qu’on a accès au matériel minimum dont je parlais.
C’est plus facile d’être dans les grandes villes et d’avoir de la légitimité sociale pour accéder aux personnes connues comme Philippe Bihouix. Mais faire parler des gens connus n’est pas une nécessité absolue. Si on a de la suite dans les idées, du temps et de l’énergie, c’est possible de produire des films engagés à peu près n’importe où. 
Et internet a permis d’ouvrir des portes pour faire avec peu de moyens.
De très nombreux vidéastes font du contenu politique sans même utiliser de caméra, et ça marche très bien. Sans être nul, le nombre de privilèges nécessaires pour réaliser des vidéos à considérablement baissé en quelques décennies.


Pour  2% avant la fin du monde, comment avez-vous choisi les interviews ?

Nous avons choisi parmi des personnalités que nous connaissions déjà dans le milieu de l’écologie de et la technique. Il y a notamment Baptiste Mylondo, Philippe Bihouix et Alexandre Monnin, respectivement économiste, ingénieur et  philosophe.
À leur façon, ils traitent tous les trois du rôle de la technique dans la société. Leurs discours permettent d’apporter une certaine autorité sur le sujet. D’autre part, nous avons questionné des personnes qui n’ont pas l’image d’expert mais qui sont plongées dans les réflexions et les activités autour de la technique : M. Bidouille et Clément et Baptiste de l’Atelier Soudé (Villeurbanne).


Cela nous permet de montrer qu’il n’y a pas besoin d’être expert pour s’approprier un sujet relatif à des questions politiques.
Ces trois bricoleurs apportent un point de vue plus proche de la réalité matérielle et du vécu, ils donnent une prise d’accroche plus concrète au sujet du documentaire.

Les universitaires donnent quant à eux un formalisme qui permet de penser le sujet de manière plus général.
L’enjeu est de montrer comment des phénomènes globaux ont un impact sur nos vies : la sur-production, la sur-consommation et la destruction de notre environnement découlent en fait de l’organisation et des objectifs économiques de notre société.

On regrette cependant de n’avoir traiter la question écologique que sous un prisme masculin.

L’écologie s’articule avec la domination de genre et on peut y retrouver les mêmes schémas : les femmes ont tendance à traiter des aspects maison et soin (zéro déchet, Do It Yourself, cuisine locale et vegan, etc.) tandis que les hommes disposent du temps de parole sur les sujets techniques, industriels, économiques ou politiques. Ce n’est pas un schéma que nous défendons, mais nous le soutenons implicitement dans la vidéo.

Ne pas tomber dans le catastrophisme avait l’air important pour vous, c’était quelque chose de difficile à accomplir ? 

Ce n’était pas évident d’adopter le ton juste pour aborder ces questions.
Il faut bien sûr présenter la nécessité d’un changement rapide et systémique et montrer que ça ne nous laisse pas indifférents pour appuyer notre propos.
Mais on a surtout eu envie de présenter les aspects positifs de la pensée décroissante. Le discours catastrophiste de type « collapsologie » est plutôt bien accueilli chez les jeunes engagés pour l’écologie parce qu’il est plutôt bien médiatisé et qu’il répond à des angoisses de l’époque, en particulier chez les classes dirigeantes.

Au-delà des débats autour de la scientificité des discours de l’effondrement, on peut douter de la pertinence de cette stratégie qui consiste à dire que tout est foutu, comme si l’humanité était un bloc homogène voué au chaos. Au mieux, la perspective de l’effondrement vient avec la croyance que des petites communautés verront le jour après coup. 


Pour le documentaire, on a essayé de s’éloigner des spéculations pour partir du monde actuel, des réalités matérielles, afin de comprendre ce qui enclenche la crise écologique. En centrant le débat autour des causes politiques et économiques, on souhaite donner des moyens d’agir aux individus et aux groupes militants.

« Économie industrielle » ou « croissance verte », vous montrez que la technologie et la croissance ne peuvent pas être de véritables solutions écologiques. Quand le discours majoritaire l’encourage, comment fait-on pour faire barrage ? 

Si l’avancement des technologies peut être utile, il ne peut pas être une solution en soi. Dans la course actuelle, le gouvernement et les entreprises font reposer l’écologie sur les innovations présente ou futures en écartant toute remise en cause des institutions actuelles. Du coup, on fait croire que la société pourra être écologique si on remplace les objets actuels par d’autres objets labellisés écolo.

Vu qu’on ne pense pas que les trottinettes électriques sauveront le monde, on doit militer pour changer le système de pouvoir actuel. Par conséquent, il nous faut lutter contre les institutions du capitalisme, ce qui n’est pas chose facile !

Camille Rouet


Avec notre vidéo, on tente de faire avancer des idées non pas de remplacement des techniques actuelles par d’autres, mais de réorganisation sociale afin de réduire les activités dispensables les plus polluantes.
Il est compliqué de porter ce discours actuellement puisque l’idéologie dominante au sein des principaux médias, politiques et économistes y est opposée. Le sujet est assez tabou, mais aussi mal compris, par exemple lorsque la décroissance est assimilée à un « retour à la bougie » par Laurence Ferrari lors d’un débat sur CNEWS.  

Pour que notre discours puisse porter, nous avons opté pour une approche plutôt technique, proche de notre formation d’ingénieur. Cela nous donne une certaine aisance pour comprendre ce sujet, mais aussi une légitimité car les ingénieur·es sont reconnus dans la société et sont au centre du mythe du progrès technique.

L’angle de la technique n’est pas forcément la meilleure solution puisque le terrain technique est insuffisant tant qu’on n’aborde pas la question clef qui est l’organisation de la production.

Quels sont vos projets pour la suite ?
Attendez-vous une réaction particulière des spectateurs ? 

Nous attendons une « radicalisation » des luttes pour l’écologie.
Par radicalisation nous entendons le fait d’aller à la source, à la racine, des problèmes écologiques.
Nous espérons que le documentaire permette aux spectateurs de sortir de la version libérale de l’écologie : celle qui met uniquement en avant les actions individuelles telles que le recyclage, le zéro déchet, l’extinction des lumières, le vélo, etc. et qui condamne les initiatives de transformation sociale.
Nous pensons que les pratiques d’écologie individuelle sont utiles, mais qu’il est illusoire de se limiter à elles.
Les forces politiques en jeu sont extrêmement fortes : institutions, armée, marketing, normes sociales et mode de vie, et cela rend caduque l’espoir de convaincre chacun et chacune de « faire sa part ».
Il nous semble plus pertinent d’agir en amont, de manière collective et concertée directement sur les piliers du système : l’organisation de la production, les industries polluantes, la régulation environnementale, les objectifs politiques, etc.

Sur le même sujet, Quand le citoyen choisit l’action : https://bit.ly/2O2osTS